La laïcité aujourd'hui : l'intelligence de la diversité

Joseph SITRUK
Grand Rabbin de France

Le meilleur système social ne peut s’épanouir que dans un cadre laïque, c’est à dire dans la liberté pour chaque citoyen d’être lui-même. La laïcité française, souvent considérée comme exemplaire, néglige pourtant la spécificité juive. Fixer, par exemple, une rentrée universitaire le jour de Kippour, heurte les étudiants et les enseignants attachés au judaïsme, mais plus encore le principe même de laïcité que porte le concept de liberté de notre République.

De même, ai-je demandé au président Chirac de veiller à ne pas placer le référendum sur le quinquennat à la veille de Kippour. Il a bien voulu accepter de l'avancer au 24 septembre.

De telles requêtes ne relèvent pas du communautarisme. Les juifs respectent et aiment la France qu'ils bâtissent avec passion depuis des siècles. Ils veulent y vivre leur judaïsme à l'égal des autres religions. Notre combat est celui de tous ceux qui défendent une laïcité intelligente et ouverte qui ne serait pas uniquement destinée à séparer "l'Eglise de l'Etat", mais qui aurait vocation à permettre à chacun d'être pleinement lui-même dans sa foi et dans sa citoyenneté.

Une République où les croyants s'intègrent sans s'assimiler doit permettre la conciliation d'impératifs apparemment contradictoires.

C'est la grandeur de la France.

En 1994, une élection cantonale avait lieu le jour de la Pâque juive. J’avais rappelé que la Loi juive interdisant d’écrire, donc de signer un registre, il était impossible pour un juif pratiquant d’accomplir son devoir électoral, ce qui était impensable dans notre pays.

Charles Pasqua, alors ministre de l’Intérieur, avait dit que "le Grand Rabbin de France était dans son rôle lorsqu’il rappelait aux juifs leurs devoirs religieux ".

La laïcité est l'une de mes préoccupations premières. En tant que Grand Rabbin de France, j'entends protéger les valeurs qui font notre République française, l'aider à demeurer ouverte et tolérante. Mais en parallèle, je ne manque jamais de rappeler à mes coreligionnaires leurs devoirs civiques, notamment celui quasiment religieux d'exprimer sa voix citoyenne en votant. J'ai souvent publié des communiqués rappelant cette nécessité, et bien entendu,  je m'acquitte systématiquement de ce devoir.

Mais je dénonce une certaine forme de laïcité "étriquée" parce que j'estime qu'elle trahit l'esprit et la lettre de la Constitution, l'esprit et la lettre de la loi de 1905 qui ne visait qu'à instaurer l'équité entre les religions et non pas l'acculturation religieuse de notre pays, ce que, malheureusement, nous avons eu pendant de longues années.

Mais peut être fallait-il en passer par-là pour, après cent ans d'expérimentation, en arriver à une laïcité faite d'intelligence et de reconnaissance de l'autre, celle pour laquelle nous militons.

Mais nous sommes confrontés, parfois, à du fanatisme anti-religieux, qu’il nous faut combattre, comme tous les fanatismes.

Lorsque je traite ce sujet délicat de la pratique religieuse, il y a deux types de réactions. Certains s'acharnent à ne pas résoudre le problème en se réfugiant derrière le principe de laïcité, alors qu'il s'agit d'intolérance. D'autres interlocuteurs, eux, trouvent toujours une solution, car ils font l'effort de la chercher.

A l'Education Nationale, pour ces problèmes d’examens le jour du shabbat ou des fêtes, deux ministres ont développé une haute idée de la laïcité : François BAYROU et Lionel JOSPIN. Las, aujourd'hui, par manque de directives claires des politiques, chacun, à chaque niveau, interprète la loi comme bon lui semble, avec couardise et mépris pour beaucoup, avec courage, intelligence et fraternité pour d'autres.

Nous devons expliquer ce que sont nos impératifs religieux afin de sortir du schéma très dangereux qui ferait de toutes les religions, un succédané du catholicisme.

Or, il y a une différence fondamentale entre le judaïsme et les autres religions présentes en France. En effet, s'il est formellement interdit d'écrire, de porter un objet ou d'utiliser l'électricité le shabbat pour un juif pratiquant, un catholique peut écrire le dimanche, un protestant peut se déplacer le jour de la fête de la Réforme, un musulman peut voter le vendredi, comme ce fut le cas pour la récente élection présidentielle en Iran, sans que la foi de l'un ou de l'autre n'ait à en souffrir. La comparaison n'est donc pas possible, mais l’équité doit nous pousser à respecter chaque tradition religieuse sans vouloir la faire rentrer de force dans un moule commun qui lui ferait perdre son authenticité.

Le pratiquant, juif, chrétien, musulman ou autre, ne doit pas être envahissant, conquérant, il doit s'interdire toute forme de prosélytisme, mais s'il doit impérativement se plier à des règles religieuses de première importance, la République doit lui offrir la possibilité de les respecter. C'est là toute sa grandeur.

L'exemplarité de la démarche de l'Armée en ce domaine mérite d'être rappelée. Pour tous les militaires juifs qui veulent manger casher, l'armée fabrique des barquettes, avec onze variétés de menus. Que le soldat soit à Reims, Djibouti ou Sarajevo, il signale qu'il souhaite manger casher et le commissariat de son arme s'en charge. Ses barquettes casher le suivront d'affectation en affectation. Pour Yom Kippour et les fêtes, des instructions de l'état-major invitent l'encadrement à faciliter les choses pour les soldats pratiquants. Mieux ! Des informations sont diffusées sur les spécificités de notre religion, comme pour les autres, comblant ainsi le déficit de formation sur les pratiques religieuses relevant pourtant de la culture générale de base, que l'Education Nationale refuse d'assumer.

Les personnels de la Défense qui font appel à ces dispositions particulières ne sont pas de plus mauvais soldats que d'autres, bien au contraire, car la religion n'est pas pour eux un alibi, mais un "plus" motivant et équilibrant.

Fort heureusement, après un siècle d'apprentissage de la vie en société laïque, nous arrivons à trouver une forme de laïcité proche de celle dont rêvaient ses concepteurs. En effet, ce n'est pas l'absence de religions dans la société, mais la liberté pour chaque citoyen de respecter sa foi, dans la seule limite qu'elle ne porte pas préjudice à autrui, ni ne trouble l'ordre public.

Il convient de bâtir une vision plurielle de la société, et dans une laïcité bien assimilée, il importe de connaître les différents calendriers pour anticiper et ne pas organiser d'examens les jours où une partie de la France ne peut composer.

Difficile, me direz vous ? Mais y a t il des examens le dimanche, le jour de Noël ou pour la Pentecôte chrétienne ? Pour la Pentecôte juive, il y en a ! Nombre d'élèves ont perdu leur année sauf lorsque, comme à l'Université de Paris I la Sorbonne, les responsables ont imaginé des solutions. Ces élèves et ces professeurs sont les héros de notre combat pour une France plus intelligente et plus ouverte, fière de sa diversité et consciente de l'apport de chacun dans la construction d'un pays dont le socle est l'équité et dont la matrice devrait être la fraternité.

Nous avons pu voir s'engager à nos cotés, pour expliquer cette logique aux pouvoirs publics, une association laïque et non juive, des professeurs juifs et non juifs, des parents d’élèves, qui comprenaient que notre volonté n'était pas de voir la République céder à nos exigences, mais de la voir rester fidèle à sa vocation de tolérance et de laïcité authentique.

Toutes les victoires de nos sociétés, en tout temps et en tout lieu, ont été celles de l'éducation.

Il en ira de même pour la laïcité qui fut un progrès immense en son temps, et qu'il importe de conforter par l'apprentissage de ce que la religion peut apporter à chacun.

Notre société aurait-elle peur que nos enfants apprennent qu'il ne faut pas voler, qu'il ne faut pas tuer, qu'il faut respecter ses parents ? Tremblerait-elle de nous voir affirmer qu'il faut aimer son prochain, qu'il faut respecter l'Etranger ? Si c'est Camus qui le dit, c'est bien, et si c'est la Bible, c'est mal ? Cela n'est plus possible.

La laïcité aura toujours besoin d'intelligence et de diversité pour rester le creuset dans lequel la France sera fidèle à elle-même.

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