LES OSSEMENTS DESSÉCHÉS
Le prophète qui a usé le plus des images symboliques est sans conteste Ezéchiel, le prophète de l'exil. Six ans durant, ce prophète a été celui de la ruine et de l'exil ; six ans durant, il concrétisa dans sa personne, par ses actes, le désastre national qui allait frapper Jérusalem et Juda. Mais il n'a pas été que le prophète de la destruction, il fut aussi le prophète de la consolation et du relèvement. Et là aussi, il a su supprimer les frontières du réel et de l'imaginatif. Chez lui, plus de séparation entre le vécu et le fantastique. Par cette chute des barrières par sa force imaginative, par sa pensée active et hardie, par la symbolique et les détails de la vie quotidienne dont sont imprégnées ses visions, par sa hardiesse, par la richesse de ses tableaux et de leurs coloris, Ezéchiel est certes un grand artiste[1], mais il est surtout la Maître ès allégorie et ès symbolique. Cependant, le nom d'Ezéchiel se rattache surtout à la "Merkaba", le char céleste, et aux Ossements Desséchés[2].
Dans cette étude, nous nous limiterons aux Ossements Desséchés :
Ezéchiel 37, 1-14
"La main du Seigneur se posa sur moi et le Seigneur me transporta en esprit et me déposa au milieu de la vallée, laquelle était pleine d'ossements. Il me fit avancer près d'eux, tout autour ; or, il y en avait un très grand nombre à la surface de la vallée, et ils étaient tous desséchés. Il me dit :
- "Fils de l'homme, ces ossements peuvent-ils revivre" ?
Je répondis :
- "Seigneur D.eu, Toi, Tu le sais" !
Et Il me dit :
- "Prophétise sur ces ossements et dis-leur :
"Ossements desséchés ! Ecoutez la parole de l'Eternel !
Ainsi parle le Seigneur D.eu à ces ossements :"Voici, Je vais faire passer en vous un souffle et vous revivrez. Je mettrai sur vous des nerfs, Je ferai croître autour de vous de la chair, Je vous envelopperai d'une peau ; puis Je mettrai en vous l'esprit, et vous vivrez ! Et vous reconnaîtrez que Je suis l'Eternel !".
Je prophétisai comme j'en avais reçu l'ordre. Il se fit une rumeur, comme je prophétisais, puis un frémissement, et les os se rapprochèrent en s'ajustant l'un à l'autre. Je vis qu'il y avait sur eux des nerfs, qu'une chair s'était développée et qu'une peau s'étendait par dessus ; mais de souffle, il n'y en avait point encore.
Il me dit :
- "Fais appel à l'esprit ! Fais appel, fils de l'homme, et dis à l'esprit : "Ainsi parle le Seigneur D.eu :
- "Des quatre coins, viens ! Oh esprit ! Souffle sur ces cadavres et qu'ils revivent !".
Et je prophétisais comme il me l'avait ordonné. Et l'esprit les pénétra, ils vécurent et ils se dressèrent sur leurs pieds, en une multitude extrêmement nombreuse.
Alors Il me dit :
- "Fils de l'homme ! Ces ossements, c'est toute la maison d'Israël ! Ceux-ci disent : "Nos os sont desséchés, notre espoir est perdu, c'est fait de nous !".
Eh ! Bien ! Prophétise et dis-leur :
- " Ainsi parle le Seigneur D.eu : "Voici que Je rouvre vos tombeaux et Je vous ferai remonter de vos tombeaux, Oh! Mon peuple ! Et Je vous ramènerai au pays d'Israël. Et vous reconnaîtrez que Je suis l'Eternel, quand J'aurai ouvert vos tombeaux et quand Je vous aurai fait remonter de vos tombeaux, Oh ! Mon peuple ! Je mettrai Mon esprit en vous et vous serez vivifiés, et Je vous assoirai sur votre sol, et vous reconnaîtrez que Je suis l'Eternel qui ai parlé et qui exécute ! dit l'Eternel".
Le texte de la vision des ossements desséchés fait partie des prophéties messianiques qui vont du chapitre 34 à la fin du livre. Ces prophéties ont eu lieu après la destruction du premier Temple[3].
Nous aurions classé ce texte dans la catégorie des allégories si un passage du Talmud (Sanh. 92b) ne venait déranger notre quiétude et notre interprétation. Lisons plutôt :
"Rabbi Eli'ézèr dit : les morts qu'Ezéchiel a fait revivre, se sont levés sur leurs jambes, ont entonné un cantique puis sont morts. Quel cantique ont-ils chanté ?
- "L'Eternel fait mourir avec justice et fait revivre avec miséricorde !".
Rabbi Yehoshoua' dit : voici le cantique qu'ils ont chanté :
- "L'Eternel fait mourir et fait vivre, il précipite au tombeau et en retire ! " (II Sam. 2, 6).
Rabbi Yehouda dit : "Emèt mashal haya" - "La réalité était parabole".
Rabbi Ne'hémya dit à Rabbi Yehouda : Si c'est la réalité, pourquoi l'appeler parabole, et si c'est une parabole, pourquoi l'appeler réalité ? Il faut plutôt dire : "En vérité, c'était une parabole ! ".
Rabbi Eli'ézèr fils de Rabbi Yossé le Galiléen dit :
- "Les morts qu'Ezéchiel a fait revivre sont montés en pays d'Israël, ont épousé des femmes et ont eu des garçons et des filles".
Alors, Rabbi Yehouda fils de Betéra se leva et proclama :
- "Je suis un de leurs descendants, et voici les Tephillines - les phylactères - que m'a laissés mon ancêtre qui était l'un d'eux ! ".
De ce texte du Talmud deux opinions se dégagent. D'une part, Rabbi Eli'ézèr, Rabbi El'azar, Rabbi Yehouda ben Betéra, Rabbi Yonatan, et d'autres Maîtres encore, affirment que la résurrection de ces morts a eu lieu de façon réelle, et, d'autre part, Rabbi Yehouda repousse cette thèse et affirme que ce n'est qu'une simple allégorie.
Un fait cependant est certain : la discussion concernant les ossements desséchés remonte déjà à l'époque des Tannaïm.
Voyons ce qu'en pensent nos Maîtres :
Comme à propos du mariage d'Osée, Yonatan ben 'Ouzziël veut effacer toute équivoque du texte et traduit le premier verset ainsi :
"L'esprit prophétique venant de D.eu se posa sur moi de devant D.eu. Il me fit sortir et me déposa au milieu d'une vallée, laquelle était pleine d'ossements humains ".
Il est clair que pour Yonatan ben 'Ouzziël, seul l'esprit prophétique entre en ligne de compte. Jamais, pense-t-il, Ezéchiel ne fut réellement en présence d'ossements pareils, autrement que dans une vision prophétique.
RaDaK -Rabbi David Kim'hi- rapporte l'avis du Maître précédant et lui donne, comme dans le Mariage d'Osée, raison. Il précise :
"... Ce spectacle là, D.eu le lui a montré en parabole, pour lui expliquer que les enfants d'Israël sortiront de l'exil dans lequel ils se trouvent et dans lequel ils ressemblent à des ossements desséchés".
RaDaK avance une autre explication :
"... Il lui a montré cela pour lui indiquer que dans le futur, Il fera revivre les morts d'Israël pour que, eux aussi, voient la délivrance".
Et, à propos du verset 2, le commentateur rappelle que "tout s'est passé en vision prophétique".
Nous avons déjà vu que Maïmonide pense que le mariage d'Osée est une vision prophétique. Il en est de même pour la vallée des ossements desséchés. Profitons tout de suite pour rapporter les paroles de Maïmonide dans sa célèbre introduction au Guide des Egarés :
"Il faut savoir que la clef pour comprendre tout ce que les prophètes ont dit et pour la connaître dans toute sa réalité, c'est de comprendre le allégories et leur sens et d'en savoir interpréter les paroles". Tu sais que le Très-Haut a dit : "Et par les prophètes Je fais des similitudes" (Osée, 12,11) ; et tu connais aussi cet autre passage : "Propose une énigme et fais une parabole" (Osée 17,2). Tu sais aussi que c'est à cause du fréquent emploi des allégories par les prophètes que le prophète a dit : "Ils disent de moi : "N'est-il pas un faiseur d'allégories ?" (Ez. 21,5). Tu sais enfin comment Salomon a commencé (son livre) : "Pour comprendre l'allégorie et le discours éloquent, les paroles des sages et leurs énigmes" (Prov.1,6).
Les Rabbins disent (Cant. des Cant. in Mid. Rab. I, 4) : "Si quelqu'un perd un sicle ou une perle dans sa maison, il n'a qu'à allumer une mèche (de la valeur) d'une obole pour trouver la perle ; de même, l'allégorie en elle-même n'est rien, mais au moyen de l'allégorie tu comprends les paroles de la Torah...".
Et fais bien attention qu'ils disent clairement... que le sens extérieur de toute allégorie n'est rien... ; sache aussi que les allégories prophétiques sont faites de deux manières : il y en a où chaque mot de l'allégorie révèle l'ensemble du sujet représenté, mais où il se trouve aussi des mots en grand nombre qui n'ajoutent pas chacun quelque chose à ce sujet représenté, et qui servent seulement à l'embellissement de l'allégorie et à la symétrie du discours, ou bien à dérober avec plus de soin le sujet représenté de sorte que le discours est constamment conçu tel qu'il doit l'être selon le sens extérieur de l'allégorie ".
Après quoi, Maïmonide cite des exemples de paraboles prophétiques de chaque sorte : l'échelle de Jacob (Gen. 28, 12 et ss) pour la première, et la parabole de la femme étrangère qui se prostitue (Pr. 7, 6-21) pour la deuxième.
C'est un principe exégétique que nous livre ici Maïmonide. Mais retenons avec I. Jacobson[4] que ce principe est valable aussi bien pour la parabole que pour la vision prophétique et l'acte symbolique.
Il ressort d'après ce principe que les ossements desséchés sont pour Maïmonide plus une vision prophétique qu'une parabole. Cependant, c'est une vision où le prophète n'est pas seulement simple spectateur mais a aussi une certaine activité. Cela ressort des ordres donnés par D.eu: "Prophétise sur ces ossements", "Fais appel au vent", et par l'exécution des ordres : "Je prophétisais comme j'en reçus l'ordre".
En dehors des opinions rapportées plus haut, il est difficile de trouver des auteurs qui accorde une valeur réaliste à la résurrection des ossements desséchés décrite par Ezéchiel.
La majorité des penseurs et des exégètes n'y voient qu'une parabole ou une vision prophétique. Certains préfèrent sortir de l'impasse en utilisant des formules telles que celle-ci, de Malbim : "... De toutes les manières, même si l'on dit que c'est une parabole, ce que le prophète voit a la même valeur que s'il avait eu lieu dans la réalité"[5].
Quant à Abrabanel que nous avons vu précédemment rejeter la thèse allégoriste de Maïmonide concernant le mariage d'Osée, il ne semble pas aussi catégorique ici. Il dit plutôt :
"Nous n'avons aucune possibilité de trancher si les morts d'Ezéchiel étaient une parabole ou si les choses ont eu lieu telles que les choses sont décrites. Car qui oserait s'attaquer aux géants du monde pour trancher entre eux ? Cependant, je peux dire une chose. Même si nous disons que les choses se sont passées telles qu'elles sont rapportées - que ces morts se sont levés et ont revécu.., il n'y a aucun doute que cette prophétie est venue montrer au prophète que tous les membres de la maison d'Israël qui sont morts en exil se lèveront de leurs tombeaux et reviendront sur le sol d'Israël, car ce qui est arrivé à ceux-là arrivera à ceux-ci.... Et si nous disons que tout le récit est une parabole, ce qui se conçoit mieux, il ne faut pas croire que la morale à en tirer soit le rassemblement des exilés, et que D.eu appelle les pays des nations, des tombeaux, parce qu'Il a dit : "Je vais ouvrir vos tombeaux...", car, pour annoncer le rassemblement des exilés, le prophète n'avait nul besoin de parabole.... Mais cette vision était une allégorie dont la signification est la résurrection des morts qui suivra et sera proche de l'époque de la délivrance".
Abrabanel profite pour nous signaler que l'explication de la parabole se trouve aux versets 11-14 :
"Je vais ouvrir vos tombeaux, Je vous ferai monter de vos tombeaux... Je mettrai Mon esprit en vous et vous serez vivifiés". " Car, c'est là, en vérité, ajoute le commentateur, l'intention et le sens de cette prophétie ".
Cependant, Abrabanel veut, tout de même, donner une explication du texte selon la thèse réaliste.
"Et, pour celui, dit-il, qui comprend cette prophétie telle qu'elle est relatée, et dit que les ossements ont réellement existé, et que le prophète les a aperçus en état de veille, l'expression "la main de D.eu se posa sur moi" voudrait alors dire que D.eu l'a pris par les cheveux et l'a déposé au milieu de la vallée qui était pleine d'ossements humains".
Comme pour le mariage d'Osée, nous ne ferons pas l'exégèse du chapitre car tel n'est pas notre propos ; mais nous essaierons de savoir de qui sont ces ossements et quels sens leur ont été donnés (en dehors de celui avancé par Abrabanel cité ci-dessus).
Dans la même page du Talmud (Sanh.92b) d'où nous avons extrait la discussion rapportée plus haut, l'on pose la question :
"Qui étaient-ils ces morts qu'Ezéchiel a fait revivre ?
Rav dit :
- Ce sont les descendants d'Ephraïm qui ont fait le "calcul de la fin" et se sont trompés, comme il est dit (I Ch. 7, 20) : "Descendants d'Ephraïm : Shoutéla'h et Bérèd son fils.... Il furent tués par les gens de Gath, nés dans le pays, etc...". Il est de même écrit (Id. 7,22) : "Ephraïm, leur père, fut en deuil, de longs jours, et ses frères vinrent pour le consoler".
Commentaire de Rachi :
"Le calcul de la fin" : "Il s'agit du calcul de la fin de l'esclavage en Egypte" ;
"Ils se sont trompés" : "Ils n'auraient dû commencer le compte des années de l'esclavage annoncé par D.eu à Abraham (Gen. 15, 13) qu'à partir de la naissance d'Isaac, mais eux, ils l'ont commencé à partir de l'année de l'annonce. Or, de l'annonce à la naissance d'Isaac, il y avait une période de trente ans. C'est pourquoi ils se sont trompés dans le compte et sont sortis avant le terme".
Le texte du Talmud poursuit :
"Samuel dit :
- Ce sont les hommes qui ne croyaient pas en la résurrection des morts, comme il est écrit : "Il me dit : "Fils de l'homme ! Ces ossements, c'est toute la maison d'Israël ! Ceux-ci disent : "Nos os sont desséchés, notre espoir est perdu, c'est fait pour nous !" (Ez. 37,11).
Rachi, ici aussi, nous apporte une précision tout en donnant un sens à cette parabole. Il dit : "Ces ossements sont un signe pour tout Israël à qui il est réservé pour l'avenir la résurrection des morts, tout comme ceux-ci. Car ceux-ci ont dit : "Notre espoir est perdu (et en cela, ils ont nié la résurrection des morts) et maintenant, ils savent que Je fais revivre les morts. Et c'est un signe, pour tout Israël, qu'eux aussi revivront. Quant à ceux qui ont renié la résurrection des morts, ce n'est pas parce qu'ils y avaient droit qu'ils ont revécu, puisque nous avons dit que celui qui nie la résurrection des morts n'a pas de part au monde futur, mais seulement pour donner une preuve de la résurrection ".
Le texte poursuit :
"Rabbi Yirmiya bar Abba dit : "Ce sont ceux qui n'ont pas de sève de Mitsvot, comme il est dit : "Oh! Ossements desséchés ! Ecoutez la parole de D.eu ! ".
Rabbi Isaac Nappa'ha dit : "Ce sont les hommes qui ont recouvert l'arche d'insectes et de reptiles[6], comme il est dit (Ez. 8,10) : "J'entrai et je vis qu'il y avait toutes les formes de reptiles et d'animaux immondes et toutes les idoles de la maison d'Israël gravés sur le mur, tout alentour " ; et il est écrit (Ez. 37, 2) : "Il me fit avancer près d'eux, tout autour ".
Rabbi Yo'hanan dit : "Ce sont les morts de la vallée de Doura" que Nabuchodonosor avait fait mettre à mort comme l'explique la suite du texte dans Sanhédrin 92b.
Cela dit, il nous semble que de tous ces avis, l'on peut en retenir deux, les autres étant surtout des causes de mort et de ruine et non l'expression d'un espoir.
En effet, le rappel de l'événement des fils d'Ephraïm, selon Rav, qui ont voulu forcer la fin et se libérer plus tôt de l'asservissement et de l'exil d'Egypte, n'est pas seulement une page d'histoire, mais c'est aussi, et peut-être surtout, une projection sur l'avenir. Il est intéressant de noter que ce texte des ossements desséchés est lu le Chabbat 'Hol ha-Mo'èd de Pessah, c'est-à-dire à la fête de la liberté retrouvée mais aussi à reconquérir. Cette parabole semble interdire au juif de l'exil de dire : "Nos ossements se sont desséchés, nous avons perdu l'espoir".
Le deuxième point que nous retenons est l'avis de Samuel qui dit qu'il s'agit des ossements de ceux qui ont nié la résurrection des morts.
Nous avons vu que Abrabanel pense qu'il s'agit de la résurrection des morts qu'opérera D.eu à la fin des temps mais non pas de la résurrection de la nation juive en tant que telle, c'est-à-dire sur son sol et avec ses institutions.
Malbim, quant à lui, explique cette vision dans les deux sens. Ecoutons son commentaire sur le verset 12 de ce chapitre :
"Il y a ici un symbole mais aussi une réalité, qu'on l'explique dans le sens de la résurrection complète à venir, à la fin des temps, cela veut dire que les tombes de tous les morts s'ouvriront et ceux-ci se lèveront... les uns - les justes - pour la vie éternelle, et les autres pour l'opprobre et l'abomination, ou qu'on l'explique dans le sens de la résurrection nationale. Dans ce dernier cas, les ossements représenteraient le corps sans esprit, sans souffle, de la nation, et les tombeaux représenteraient l'exil où sommeillent dans les profondeurs les plus sombres, le corps de la nation toute entière".
Puis Malbim poursuit son interprétation, toujours dans les deux sens, jusqu'à la fin du texte.
E. Kauffmann, comme pour le mariage d'Osée, voit dans les ossements desséchés une scène prophético-dramatique avec un élément apocalyptique, mais pense que cette vision extraordinaire est, sans aucun doute, le symbole du rassemblement des exilés, et aussi - et ce, à cause de la description détaillée des ossements desséchés et de l'ouverture des tombeaux - plus qu'un symbole. Il est possible, dit-il, que nous ayons la première vision de la résurrection des morts qui, pendant des générations, n'était qu'une vision merveilleuse (extraordinaire), et qui, à l'époque de Daniel, devint une croyance[7].
Après cette étude, nous remarquons que, pratiquement, personne parmi les exégètes, en dehors de ceux cités dans le Talmud, ne retient l'interprétation réaliste. Il n'en demeure pas moins que l'affirmation de Rabbi Yehoudah ben Betéra est troublante, comme l'est, à un degré inférieur certes, la correction dans le style apportée par Rabbi Ne'hémyia à l'affirmation de Rabbi Yehouda : "Emèt mashal haya ! ".
Pour juste, sur le plan de la syntaxe, que soit la phrase de Rabbi Ne'hémyia : "Beémèt mashal haya" - "En réalité, c'était une allégorie", nous préférons garder la phrase de Rabbi Yehouda telle qu'elle fut prononcée par ce dernier : "Emèt mashal haya !".
Rabbi Yehouda, devant l'attitude pessimiste de ses collègues qui renvoyaient à la mort ces êtres qui venaient de reprendre vie, s'est peut-être exclamé avec douleur et découragement :
"Emèt, mashal haya ?!". Quoi ?! La réalité, faite d'espoir, de vie, de mariages et de naissances, de chants et de louanges, vous la tirez, vous la retirez, pour n'en faire qu'une allégorie ?! Vous faites du peuple, un corps qui, après avoir entonné un cantique, sombre et meurt de nouveau sans espoir de résurrection nationale ?!
C'est peut-être à cela que faisait écho Rabbi Yehouda ben Betéra en refusant la mort définitive du peuple juif et de sa liberté. Les Tephillines -les phylactères- sont en effet le symbole de la libération et de la liberté.
La vie juive se fait dans la transmission des idéaux et dans leur réception. Massorèt - Transmission par les parents, et Qabbala - Réception par les fils ne sont que les deux faces de cette même pièce qu'est la tradition juive dans toute sa vitalité. Le judaïsme est en effet la conjugaison active de ces deux éléments qui désignent la tradition juive et assurent sa pérennité. Pour les deux Rabbi Yehouda, l'espoir, même dans l'exil, et surtout dans l'exil, ne doit pas mourir.
Ou
disons qu'il faut rendre le Mashal, Emèt, c'est-à-dire rendre
la parabole, réalité, et non le contraire.
[1]. Victor Hugo l'a placé avec les élus dans "l'avenue des géants immuables de l'esprit humain".
[2]. Ez. Ch. 1 . et Ez. 37, 1-14.
[3]. On pense, en général, qu'Ezéchiel a été exilé avec la première déportation sous le règne de Joiakhin, vers 606 av.
[4]. I. Jacobson, 'Hazone ha-Miqra II , p. 269.
[5]. Cf. son commentaire sur Ez. Ch. 37.
[6]. Selon Rachi : " qui traçaient des dessins d'idoles sur les murs de l'Arche Sainte".
[7]. E. Kauffmann VI-VII, 2ème livre, pp. 523 et 563