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LE MARIAGE D'OSÉE

Le livre d'Osée s'ouvre sur un ordre divin aussi bizarre qu'inattendu.

Chapitre I.

"Parole de l'Eternel qui fut adressée à Osée fils de Beéri, du temps d'Ouzziyah, de Jotam, d'Achaz et d'Ezéchias, rois de Judah, et du temps de Jéroboam fils de Joas, rois d'Israël. Lorsque l'Eternel commença à s'adresser à Osée, Il lui dit : "Va ! Unis-toi à une femme prostituée et (qu'elle te donne) des enfants de prostitution, car ce pays se prostitue vraiment en délaissant l'Eternel ! ".

Il alla et épousa Gomèr fille de Diblayim ; elle conçut et lui enfanta un fils. Et l'Eternel lui dit : "Appelle-le YIZRE'EL, car encore un peu et je demanderai compte du sang de Jezré'el à la maison de Jéhu, et je ferai disparaître la dynastie de la maison d'Israël. Ce jour là, Je briserai l'arc d'Israël dans la Vallée de Jezré'el ".

Elle conçut encore et enfanta une fille et Il lui dit : "Appelle-la LO ROU'HAMA-"Non-Chérie", car Je ne continuerai pas à chérir la maison d'Israël, de façon à lui accorder un plein pardon..... Elle sevra Lo Rou'hama, puis elle conçut et enfanta un fils, et Il lui dit : "Appelle-le LO 'AMI - "Non-Mon-Peuple", car vous n'êtes plus Mon peuple, et Moi, Je ne serai plus à vous ".

Au chapitre III, l'ordre bizarre est réitéré :

"L'Eternel me dit : "Va encore ! Aime une femme aimée d'un autre et coupable d'adultère, tout comme D.eu aime les enfants d'Israël tandis qu'ils se tournent, eux, vers des dieux étrangers et raffolent de gâteaux de raisins ! ".

Je m'acquis cette femme pour quinze pièces d'argent, un 'omèr d'orge et un létékh d'orge.

Et je lui dis : "Tu me demeureras (fidèle) pendant de longs jours, sans te débaucher ni appartenir à aucun homme, de même en userai-je à ton égard ! ". Car, de longs jours, les enfants d'Israël demeureront (isolés), sans roi ni chef, sans sacrifice ni stèle, sans Ephod et sans Pénates. Après cela, les enfants d'Israël se remettront à rechercher l'Eternel, leur D.eu, et David, leur roi ; ils accourront, le coeur ému, auprès de l'Eternel et de sa grâce, dans la suite des temps ".

Avant d'étudier ces passages, voyons d'abord comment se présente le livre d'Osée.

La plupart des exégètes de ce livre le divisent en deux parties :

La première partie, constituée des trois premiers chapitres, relatent le mariage du Prophète et la naissance des enfants. Une prophétie de remontrances à Israël se glisse entre ces deux chapitres au ch. 2. Cette prophétie est, elle-même, précédée de quelques paroles d'encouragements et de consolation, aux deux premiers versets.

La deuxième partie est constituée des chapitres 4 à 14. Mais, bien que parfois elle se rattache à la première partie par certains détails nouveaux qu'elle apporte, nous la laisserons de côté pour éviter de nous perdre dans des considérations qui ne sont pas directement les nôtres.

Etudions donc cette première partie.

Dans les chapitres 1 et 3, l'Eternel ordonne au Prophète d'épouser une femme prostituée et d'en avoir des enfants. Osée obéit. Or, ce que l'on peut dire de cet ordre est qu'il est pour le moins bizarre et inattendu. L'étonnement est grand de lire que D.eu Lui-même ordonne au Prophète de s'unir à une prostituée, alors que de telles unions sont interdites ou, pour le moins indignes d'un homme saint. Cet étonnement porte en lui-même la question que se sont toujours posée les exégètes depuis l'époque talmudique jusqu'à nos jours. Les avis sont évidemment partagés.

Formulons clairement la question :

L'ordre de D.eu, le mariage d'Osée, la naissance des trois enfants, l'infidélité de Gomèr, sont-ils des événements historiques, vécus par le Prophète, ou ne sont-ils qu'une simple allégorie, des aventures fictives, imaginées par le Prophète, pour mieux frapper l'imagination des masses et pour symboliser les rapports de D.eu avec Israël ?

A tout seigneur, tout honneur, et il reviendra au Talmud de nous donner, le premier, sa réponse.

INTERPRÉTATION RÉALISTE.

Pessa'him 87a.

"Parole de l'Eternel qui fut adressée à Osée..., à l'époque d'Ouzziyah, de Jotam, d'Achaz et d'Ezéchias, rois de Judah " Au début, l'Eternel parla à Osée..." (Os.,1,1-2). Osée était-réellement le premier à qui D.eu a parlé ? N'y a-t-il pas eu de nombreux prophètes depuis Moïse jusqu'à Osée ?

Rabbi Yo'hanan dit : il était le premier des quatre prophètes qui ont reçu la révélation à la même époque. Ce sont Osée, Isaïe, Amos et Mikha ".

Le Saint-Béni-Soit-Il dit à Osée :

- Tes fils ont péché !

Osée aurait dû répondre : Ce sont tes fils, fils de tes chéris, fils d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, sois compatissant envers eux.

Non seulement il ne dit pas cela, mais encore, il dit devant Lui :

- Maître du monde ! Le monde entier t'appartient. Echange-les donc contre une autre nation.

Le Saint-Béni-Soit-Il se dit : Que vais-Je faire à ce vieux ? Je vais lui dire :" Va et épouse une femme prostituée. Après quoi, Je lui ordonnerai de la répudier. S'il en est capable, Moi aussi Je répudierai Israël". Comme il est dit : "L'Eternel dit à Osée : Va, unis-toi à une femme prostituée.... Il alla et prit Gomèr fille de Diblayim..., elle conçut et lui enfanta... ".

Après qu'elle lui donna deux fils et une fille, D.eu dit à Osée :

- Tu aurais dû agir comme Moïse ton Maître qui, dès que Je lui adressai la parole, il se sépara de sa femme. Toi aussi, sépare-toi d'elle !

Osée dit :

- Maître du monde ! J'ai des enfants d'elle et je ne peux ni la faire sortir ni la répudier !

Le Saint-Béni-Soit-Il répliqua :

- Toi qui as une femme prostituée et des enfants de prostitution, alors que tu ne sais s'ils sont de toi ou d'un autre, tu réagis ainsi, Israël qui sont mes fils, les fils de mes chéris, les fils d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, et qui sont l'une des quatre acquisitions que J'ai dans le monde..., comment peux-tu me demander de les échanger contre une autre nation ?

Voyant qu'il avait commis une faute, il se mit à demander la clémence pour lui-même. D.eu lui dit :

- Au lieu de prier pour toi, prie pour Israël, car J'ai décrété cotre eux trois choses à cause de toi !

Alors Osée se mit à prier et fit annuler les décrets. Puis il les bénit : "Les enfants d'Israël seront comme le sable de la mer..., et au lieu de s'entendre dire : "Vous n'êtes pas Mon Peuple", ils seront dénommés "Les Fils du D.eu Vivant" (Os. 2,1)".

Il ressort de ce texte que le Talmud considère l'ordre divin et le mariage d'Osée comme étant des faits historiques, réels, que le Prophète a vécus effectivement bien que servant de symbole à la conduite du peuple envers D.eu, et aux relations détériorées entre D.eu et Son peuple.

Selon Abrabanel également, les faits sont des faits réels qui ont un sens symbolique. "Il ne convient pas, dit-il, de nier les textes, ni à la manière de Yonatan[1].., ni à la manière d'Abraham Ibn Ezra et le Maître[2], car en vérité, c'est une abomination et un crime capital de faire mentir le sens simple du texte...

Les exégètes n'ont aucun droit pour dire que le Saint-Béni-Soit-Il ne tient pas compte de la dignité du Prophète en lui ordonnant de prendre une femme prostituée et des enfants de la prostitution. Car les prophètes n'ont pas été choisis par D.eu pour recevoir des marques de considération et de respect comme les rois. Mais ils sont les envoyés de D.eu pour mettre Son peuple dans le droit chemin. C'est pourquoi, Il leur ordonne de faire ce qui est nécessaire pour les rendre meilleurs afin qu'ils conduisent Son peuple dans le droit chemin. C'est pourquoi la mort de la femme du Prophète Ezéchiel est survenue pour servir d'exemple de la promesse de D.eu et de ce qui allait arriver à Israël. Les autres actes des prophètes qui, par eux-même, étaient étranges, étaient, par rapport au besoin d'amélioration, bons et justes. Il n'était point honteux que le Prophète Isaïe marchât nu et pieds nus et qu'Osée prît une femme prostituée afin qu'Israël vît et en tirât un enseignement. Car les choses que l'on voit agissent plus sur les coeurs que celles qu'on entend. Tout cela a eu lieu afin d'éloigner le peuple du culte idolâtre auquel il s'adonnait. Et, pour un but aussi sublime, il serait méritoire que Osée acceptât de faire un acte plus étrange et plus difficile encore. Voila pourquoi D.eu lui a ordonné de prendre une femme prostituée, c'est-à-dire d'épouser effectivement une femme qui s'adonne à la prostitution, non pas une jeune fille vierge. Et ce que le texte veut dire par "des enfants de la prostitution", c'est que le Prophète devait prendre une femme qui s'est prostituée avec d'autres, sans mariage et sans contrat, et a eu des enfants de ses amants. Les amants devaient être la preuve, sans contredit, de sa prostitution.... Et c'est comme si D.eu avait ordonné au Prophète trois choses étranges par rapport à la condition du Prophète : l'une, qu'il s'unisse à une femme alors que le Prophète, par le fait de sa condition, aurait dû s'en éloigner, comme l'ordre en avait été donné à nos ancêtres à la "Révélation du Sinaï" : "Ne vous approchez point d'une femme" (Ex.19,15), et, en vérité, Moïse s'était séparé de sa femme à cause de la prophétie.

La deuxième chose est que cette femme ne devait pas être une jeune fille vierge, mais une femme qui a déjà connu un autre homme, une prostituée. Et combien cela était incompatible avec la dignité du Prophète et la pureté qui lui est ordinairement imposée !

La troisième chose enfin était qu'au moment où il prendrait cette femme, elle devrait avoir déjà des enfants issus de la prostitution. Et l'on sait combien il est pénible à tout homme de s'unir à une femme qui a eu déjà des enfants d'un autre mari, à plus forte raison si ces enfants eux-mêmes sont les fruits de la prostitution.

C'est pourquoi la raison du mariage est expliquée ainsi : "Car le pays se prostitue vraiment en délaissant l'Eternel" (Os.1,2). Il veut dire par là que, de même que, dans les premiers temps, (les enfants d'Israël) étaient unis à D.eu, étaient saints, attachés à Lui, puis, se sont détournés de Lui pour suivre des dieux étrangers..., de même, le Prophète, bien que consacré à D.eu, devait prendre une femme prostituée. Ce serait l'image de la conduite d'Israël. Cette femme devait avoir des enfants de la prostitution, symbole de la conduite de la nation et de ses péchés, d'avoir choisi d'autres divinités".

Ainsi, Abrabanel refuse de considérer que le mariage d'Osée ait été une simple allégorie ou une vision prophétique comme le proposent certains autres exégètes que nous étudierons plus loin.

Malbim aussi préfère pencher vers la thèse réaliste mais précise que l'ordre du mariage a été donné "non pas en vue d'une mission auprès du peuple mais contre le Prophète lui-même et cela, après les paroles prononcées par Osée". C'est aussi ainsi que Malbim comprend le passage du Talmud rapporté plus haut. Le mariage d'Osée avec une prostituée était une leçon que D.eu voulait donner au prophète pour s'être permis de suggérer une chose que D.eu ne pouvait accepter. Répudier Israël, son épouse, et ses enfants, était aussi difficile à D.eu qu'à n'importe quel époux et père.

Osée aurait dû se rendre en mission auprès d'Israël pour les ramener à de meilleurs sentiments envers D.eu.

Non seulement il ne le fit pas, mais encore il suggéra la répudiation et la séparation. "Ce vieux" méritait alors de vivre cette expérience tragique et douloureuse du divorce. Et effectivement, dit Malbim, après son mariage, la naissance des enfants et l'ordre de D.eu de renvoyer sa femme, Osée comprit combien l'expérience de l'époux et du père lui faisait défaut, et combien il était tragique et douloureux pour un époux et père de se séparer de celle qu'il a aimée, qu'il aime encore et qui est la mère de ses enfants. C'est pourquoi il accepta sa mission et prit la défense d'Israël.

Quant à la thèse allégorique ou de la vision prophétique, Malbim fait remarquer qu'Osée "n'était point prêtre et une femme prostituée ne lui était donc pas interdite". De plus, dit-il, nous connaissons d'autres situations où D.eu a donné au prophète des ordres contraires aux lois de la Torah, et qui n'étaient que des ordonnances provisoires, tels l'ordre donné à Ezéchiel de se raser avec un glaive affilé en guise de rasoir de barbiers "pour le passer sur la tête et sur la barbe", ou les sacrifices qu'offrit Elie à une époque où les sacrifices étaient interdits sur les haut-lieux[3].

D'autres exégètes, admettent, au sens littéral, l'étrange mariage d'Osée sur l'ordre de D.eu. Les critiques modernes aussi l'acceptent. Leur argument majeur est que la femme d'Osée ne porte pas un nom symbolique, contrairement aux interprétations des Maîtres du Talmud[4]. Ce nom est donc celui d'une femme qui a historiquement existé.

D'autres pensent que le premier chapitre ne doit pas être compris comme un ordre émanant de D.eu avant le mariage d'Osée, mais comme la déduction faite par le prophète après la trahison de sa femme qu'il avait auparavant épousée dans des conditions normales. Osée a vu dans cette trahison, le signe d'une épreuve que D.eu lui imposait pour servir d'exemple à la trahison d'Israël[5].

S. Cherira, dans son "Mavo le-Kitvei ha-Qodèsh", page 126, cite des critiques modernes qui sont d'avis "qu'Osée n'avait pas, au début, soupçonné les mauvais penchants de Gomèr et que c'est seulement, après coup, que, trahi par sa femme qu'il n'a cessé d'aimer, il a reconnu dans ce fatal mariage avec une créature indigne une direction de D.eu[6], destinée à lui faire comprendre et partager la douleur de son D.eu" trahi par Israël. Alors, et seulement alors, il a la certitude que c'est D.eu Lui-même qui l'a poussé à épouser cette femme infidèle, devenant ainsi l'accusateur de son peuple infidèle.

Martin Buber s'oppose à la thèse selon laquelle ce mariage fatal était destiné à "faire partager la douleur de D.eu". C'est sa propre douleur que ressent le prophète et c'est son amour même qui l'étreint. Cependant, il sent que dans cette douleur il suit la trace de son D.eu[7].

Enfin, ajoutons que certains n'hésitent pas à avancer qu'Osée est devenu prophète seulement à la suite de ses déboires conjugaux[8].

Vu sous l'angle réaliste, le problème se double d'une deuxième difficulté. On nous parle deux fois de mariage, la première fois au chapitre I et la seconde fois au chapitre III. S'agit-il du même mariage ou de deux mariages avec deux femmes différentes, le premier avec Gomèr et le deuxième avec une autre femme dont le nom n'est pas mentionné ? Ou encore, s'agit-il de la même femme, Gomèr, que le prophète aurait reprise après l'avoir répudiée ou qu'après qu'elle l'eût quitté ?

Là-dessus également, les avis sont partagés. Remarquons tout d'abord la différence de style dans le chapitre I par rapport au chapitre III. Le premier chapitre est écrit à la troisième personne tandis que le chapitre III est écrit dans une forme autobiographique. Cela fait supposer à certains critiques bibliques qu'il pourrait s'agir de deux versions parallèles du mariage avec Gomèr : d'une part, le prophète lui-même aurait rédigé le chapitre III, et, d'autre part, un de ses disciples aurait écrit le premier. Cette hypothèse rapporté par M.S. SEGAL dans son "Introduction à la Bible"[9], est repoussé par lui en ces termes : "La vérité est que la différence de style ne prouve pas que les deux textes n'aient pas été écrits de la main d'Osée lui-même car ce genre de changement se retrouve aussi dans d'autres textes bibliques pour lesquels il n'y a pas de problèmes d'auteurs différents. Le troisième chapitre n'est que la suite et la fin du récit relaté au premier chapitre".

Par cette dernière phrase, Ségal formule son avis sur la question que nous posions plus haut, à savoir : est-ce la même femme ou non ? Ségal précise :

"Le plus juste est que la femme du chapitre III est Gomèr elle-même, et que nous devons compléter le récit ainsi :" après ce qui a été dit dans le chapitre I, le prophète a répudié sa femme, ou elle l'a quitté d'elle-même pour suivre ses amants, et, par la suite, il a été obligé de la racheter à son nouveau maître en tant qu'esclave". Le fait que le premier verset du chapitre III rapporte une "femme" et non "la femme", est un style courant en poésie et même dans la belle prose".

Transposée sur le plan des relations de D.eu avec Israël, cette première hypothèse se trouve confirmée par le verset 5 du chapitre III :

"Après cela, les Enfants d'Israël se remettront à rechercher l'Eternel leur D.eu, et David leur roi ; ils accourront, le coeur ému, auprès de l'Eternel et de Sa grâce, dans la suite des temps".

Il semble que ce soit ainsi que Jérémie ait compris cette situation :

"Dis-leur : "S'il arrive qu'un homme répudie sa femme, et que celle-ci, après l'avoir quitté devienne l'épouse d'un autre, se peut-il qu'il la reprenne de nouveau ? Un tel pays n'en serait-il pas tout à fait déshonoré ? Or toi, tu t'es prostituée à de nombreux amants et tu reviendrais à Moi ? - dit l'Eternel" (Jér. 3,1).

Selon une deuxième hypothèse, admise par Malbim, la femme du chapitre III n'est pas la même que celle du chapitre I. Alors que le prophète devait épouser la première femme, il ne lui est demandé dans le chapitre III, selon Malbim, que de l'aimer et non point de l'épouser, car le texte précise : "Va aimer une femme qui a un amant et coupable de prostitution". Pour Malbim (v. son commentaire sur Osée 3, 1), le terme óåàéð "Niouf" s'applique aussi bien à une femme mariée qu'à une femme libre, tandis que le mot úåðæ "zenout" ne s'applique qu'à celle qui trompe son mari et se rend coupable d'adultère.

Enfin, une autre hypothèse est celle de la non-historicité du chapitre III. Ainsi, seul le récit du premier chapitre serait historique, alors que celui du chapitre III ne serait qu'une "fiction historique". L'auteur de cette thèse ajoute cependant : "Le récit du chapitre III, rédigé sous forme autobiographique, a plus de chance d'être authentique et historique que celui du chapitre premier où il est parlé du prophète à la troisième personne"[10].

Il va de soi que les exégètes respectueux des textes bibliques rejetteront, comme ils l'ont toujours fait dès qu'il s'agit de remettre en cause l'historicité des textes, cette dernière hypothèse, la règle de base étant que chacun des livres bibliques constitue un tout[11].

Interprétation allégorique

Dans le chapitre XLVI du deuxième livre du "Guide des Egarés", Maïmonide écrit : ".... il faut savoir que de même qu'un homme croit voir dans un songe qu'il a fait un voyage dans tel pays, qu'il s'y est marié, et qu'après y être resté un certain temps, il lui est né un fils à qui il a donné un tel nom et qui se trouvait dans tel état et dans telle circonstance, de même ces paraboles prophétiques qui apparaissent (au prophète) ou qui, dans la vision prophétique se traduisent en action (quand la parabole exige un acte quelconque) ainsi que certaines choses que le prophète exécute, les intervalles de temps qu'on mentionne paraboliquement entre les différentes actions et les translations d'un endroit à un autre, tout cela (dis-je) n'existe que dans la vision prophétique, et ce ne sont pas des actions réelles pour les sens extérieurs. Quelques unes (de ces choses) sont rapportées, dans les livres prophétiques, d'une manière absolue ; car, dès que l'on sait que tout l'ensemble était une vision prophétique, il était inutile de répéter à chaque détail de la parabole qu'il avait eu lieu dans la vision prophétique.

Ainsi, le prophète ayant dit : "Et l'Eternel me dit", n'a pas besoin de déclarer que c'était dans un songe ; mais le vulgaire s'imagine que ces actions, ces déplacements, ces questions et réponses, tout cela (dis-je) a eu lieu dans l'état de la perception des sens[12] et non pas dans la vision prophétique".

Puis Maïmonide donne toute une série d'exemples tel le voyage aérien d'Ezéchiel et tous les actes accomplis par le prophète (Ez. 8, 1 et 3) ; et tels les ordres divins : "Prends une brique.... couche-toi sur le côté gauche" (Ez. 4, 1,4,9), "Passe (le rasoir) sur ta tête et sur ta barbe" (Ez. 5,1). "De même, quand on dit (Is.20,3) : "Comme mon serviteur Isaïe a marché nu et déchaussé", cela n'a eu lieu que dans les visions de D.eu.

... De même, ces paroles adressées à Osée : "Prends une femme prostituée et (aies d'elle) des enfants (nés) de prostitution", et tout ce récit de la naissance des enfants et des noms tel et tel qui leur furent donnés, tout cela eut lieu dans une vision prophétique"[13].

Nous le voyons, la position du Maître est claire à propos du mariage d'Osée. Il s'agit pour lui, non d'un fait historique réel, mais d'une vision et d'une parabole.

Ceci dit, consultons les exégètes et les commentateurs de ce récit. Yonathan ben Ouzziël a, le premier, déclaré qu'il s'agissait d'une allégorie :

"... D.eu dit à Osée : "Va, prophétise sur les habitants de la ville pécheresse qui continuent à pécher, car les habitants de ce pays se sont détournés du culte de l'Eternel". Il alla et prophétisa sur eux : "S'ils se repentent, ils seront pardonnés, sinon, ils tomberont comme tombent les feuilles du figuier".

Nous remarquons "que ce qui semblait être une exigence claire touchant à la vie conjugale est devenue une exhortation en bonne et due forme à renoncer au culte idolâtre"[14]. "Gomèr fille de Diblayim" n'est plus un nom propre mais un nom symbolique.

De son côté également, Abraham Ibn Ezra insiste beaucoup sur le côté allégorique de ce mariage. Voici ce qu'il a écrit à ce propos dans son commentaire sur le premier verset du chapitre premier d'Osée :

"Loin de nous de penser que D. puisse ordonner d'épouser une femme prostituée et d'avoir des enfants de prostitution. Et, il ne faut pas avancer qu'il suffit au serviteur de ressembler à son Maître, car dire que quelqu'un se "prostitue" par rapport à D.eu est une parabole, mais utiliser ce terme par rapport à un homme est un acte. Ce qui me semble juste, c'est que ce prophète a reçu en vision prophétique ou en songe l'ordre de D.eu d'aller épouser une femme prostituée. Celui-ci épousa alors une femme connue. Celle-ci conçut et eut des enfants. Mais tout cela s'est passé en vision prophétique... Et ne t'étonne pas en disant : "Comment, en rêve, peut-il voir "qu'il est allé" et "qu'il s'est marié", car même dans un simple rêve, sans prophétie, l'homme a vu que "les vaches ont mangé"[15]. Il en est de même à propos d'Isaïe qui a marché "nu et déchaussé" (Is. 20,3) en vision prophétique. Et de même : "Prends une brique.... couche-toi sur le côté gauche" (Ez. 4, 1,4,9)... La preuve à tout cela est qu'Ezéchiel a dit au début de son livre : "J'eus des visions divines..." (Ez. 1,1), "Dans des visions divines il me transporte en terre d'Israël" (id. 11,2).

Pour Ibn Ezra donc, tout, l'ordre divin et le mariage au premier chapitre aussi bien que ce qui est relaté au chapitre III, a eu lieu dans un état prophétique.

Nous pouvons constater qu'Ibn Ezra est du même avis que Maïmonide au point de citer les mêmes exemples. Cependant, nous sentons chez le premier une certaine inquiétude : que l'on croit que D.eu puisse donner un ordre contraire aux lois de la Torah et moralement condamnable.

RADAK[16] aussi pense que toute cette scène a eu lieu en vision prophétique et précise à propos de l'interprétation de Yonathan ben 'Ouzziel que "son explication est juste".

Sur les quatre Maîtres dont nous avons rapporté les avis, seul Yonathan laisse entendre que tout n'était que parabole pure, tandis que tous les autres pensent qu'il s'agit d'une vision prophétique. Ce qui, en réalité, est une variante de l'interprétation allégorique.

Ceux qui repoussent cette interprétation allégorique, les modernes surtout, avancent comme argument, outre celui rapporté plus haut (page ), que les aventures racontées par Osée étaient fictives : "on ne voit pas bien l'impression que son récit aurait pu faire sur ses premiers auditeurs qui étaient au courant de la vie réelle du prophète"[17]. On ne voit pas, non plus, l'intérêt de préciser le nom de la femme d'Osée et celui de son père[18].

Un autre argument, d'ordre psychanalytique, est avancé : "Pour qu'un prophète exclusivement préoccupé du côté intime, moral et spirituel de la religion, comme l'était Osée, adoptât cette image, et cela avec une pareille prédilection, il fallait qu'elle lui fût imposée par quelque circonstances extérieure" [19].

Mais ce serait mal connaître les prophètes d'Israël qui ont su, non pas "jouer" un rôle, mais l'assumer, et l'assumer pleinement, malgré les difficultés des situations, malgré la bizarrerie de l'acte, malgré l'aspect cruel ou immoral de certains ordres. L'ordre donné à Abraham de sacrifier son fils unique, alors qu'auparavant il avait l'assurance que "c'est la postérité d'Isaac qui portera ton nom"[20], cet ordre, dis-je, n'était-il pas cruel et immoral ? Pourtant, Abraham obéit. N'eût été le cri de D.eu : "Ne touche pas à l'enfant !", Abraham l'aurait effectivement sacrifié. Pourquoi en irait-il autrement pour les autres prophètes ?

Ajoutons que pour sortir de l'impasse, certains n'ont pas hésité à mutiler le livre de ses deux premiers versets. C'est peut-être une solution, mais c'est une solution de trop grande facilité, peu louable parce qu'infidèle au texte et à sa rigueur, et qui ne règle en fin de compte, rien du tout.

Avant de nous pencher sur le rôle de la femme dans la prophétie et avant de conclure, voyons brièvement quel sens Osée a entendu donner au choix des noms de ses enfants.

Retenons tout d'abord qu'aussi bien les allégoristes que les réalistes accordent une valeur symbolique à ces noms.

LES NOMS SYMBOLIQUES.

C'est un phénomène courant chez les prophètes, comme chez les écrivains, les fabulistes, les moralistes, les poètes, ou tout simplement chez l'homme du peuple, de se servir d'images plus ou moins claires pour frapper l'imagination de leur auditoire. Un moyen assez utilisé par les prophètes est celui des noms symboliques. Nous en trouvons chez Osée, chez Isaïe, et bien avant chez les Patriarches[21].

Isaïe avait nommé deux de ses fils, l'un "Shear-Yashouv" - "Un Reste-Reviendra" et l'autre," 'Immanouël" -" D.eu avec nous"[22], pour symboliser le retour du reste des dix tribus dispersées d'une part, et pour indiquer que D.eu sera avec son peuple et le protègera contre les Assyriens, d'autre part.

Un autre fils d'Isaïe avait reçu le nom de "Mahèr Shalal 'Hash Baz" - "Proche est le Pillage, Imminente la Déprédation", "car... on emportera devant le roi d'Assyrie les richesses de Damas et les dépouilles de Samarie"[23].

A propos d'Osée, le texte lui-même explique le sens de ces noms :

"... tu le nommeras "Yzre'ël", car encore un peu et Je demanderai compte du sang de Jézréël à la maison de Jéhu et Je ferai disparaître la dynastie de la Maison d'Israël. Ce jour là, Je briserai l'arc d'Israël dans la vallée de Jézréël" (Os.1, 4-5).

Il s'agit, bien entendu, de Jéroboam II, fils de Joas, qui était de la dynastie de Jéhu, lequel avait exterminé la famille d'Achab (II Rois, 5,8-11). Cependant, bien que Jéhu ait agi conformément à la volonté de D.eu, ces crimes lui sont imputés comme fautes parce que lui-même n'avait pas suivi la voie de l'Eternel. Or, Jéroboam II se conduisait aussi mal que son arrière grand-père. C'est pourquoi sa dynastie disparaîtra puisque son fils Zacharie ne régnera que six mois, avant d'être tué par Shalloum fils de Jabès qui lui succéda.

Le deuxième enfant d'Osée était une fille.

D.eu lui dit : "Appelle-la "Lo Rou'hama" - "Non Chérie", car Je ne continuerai pas à chérir la Maison d'Israël, de façon à lui accorder un plein pardon" (Osée, 1,6).

Il s'agit du Royaume d'Israël, car il est dit explicitement : "Quant à la Maison de Juda, Je la chérirai..." (Osée, 1,7).

Notons au passage que le prophète Osée a exercé son ministère exclusivement dans le Royaume d'Israël. Ce qui incite certains à penser que lui-même était issu de la tribu d'Ephraïm[24].

Le troisième enfant -un fils- n'est venu au monde qu'une fois que Lo-Rou'hama fut sevrée. Cela, parce que l'exil d'Israël n'aura pas lieu immédiatement. Il est possible, en effet, qu'Osée ait prophétisé, selon Ségal, entre 820 et 805, alors que l'exil des dix tribus n'a eu lieu qu'aux environs de 722.

A propos de ce fils, D.eu lui dit : "Appelle-le "Lo-'Ammi" - "Non-Mon Peuple", car vous n'êtes plus mon peuple, et Moi, Je ne serai plus à vous" (Osée, 1,9). Ce verset d'ailleurs semble inachevé. En effet, on aurait pu s'attendre à lire, par exemple, "Je ne serai plus pour vous un Père" ou "un D.eu". Cette formulation en inachevé est peut-être un moyen de suggérer que D.eu veut éviter la rupture définitive, celle du non-retour. C'est peut-être aussi pour la même raison que l'enfant est appelé "Lo-'Ammi" et non pas "Lo-Beni" - "Non-Mon Fils". Car, comme le souligne Malbim, ne plus le considérer comme fils, c'est en même temps rompre le lien avec lui, mais aussi avec sa mère. Or, D.eu n'est pas intéressé par cette rupture. Disons même qu'Il l'appréhende. D'où cette plainte de D.eu : "Oh! Mon peuple, que t'ai-Je fait ? Comment te suis-Je devenu à charge ? Expose (tes griefs) contre Moi !" (Michée,6,3).

C'est peut-être aussi la porte ouverte à la réconciliation symbolisée par le changement de noms qui intervient dans le chapitre II :

"... et au lieu de s'entendre dire : "Lo-'Ammi" - "Vous n'êtes point Mon Peuple", ils seront dénommés "Benei El-'Haï" -Fils du D.eu Vivant". "Appelez vos frères "'Ammi" - ""Mon Peuple", et vos soeurs "Rou'hama" - "Chérie" (Osée, 2, 1-2).

Jezreël aussi prend une autre signification, car "grand sera le jour de Jezreël" (Osée, 2,2). En effet, le texte dit : "La terre donnera satisfaction au blé, au vin et à l'huile, et ceux-ci combleront les voeux de Jezreël[25]. Et Je Me complairai à l'implanter dans le pays... " (Osée, 2, 23-24).

L'idée suggérée par ce changement d'optique dans le nom Jezreël est que, loin de pourrir la semence d'Israël, la terre d'exil sera un ferment à son développement spirituel et à son rayonnement dans le monde.

Le verset se termine sur une note d'espoir, de réconciliation et de retour mutuel :

"Je rendrai Mon affection à Lo-Rou'hama, et, à Lo-'Ammi, Je dirai : "Tu es Mon Peuple !", et lui, il Me dira : "Mon D.eu !" (Osée, 2, 25).


LE ROLE DE LA FEMME DANS LA PROPHETIE [26]

Les rapports entre un homme et une femme sont les plus intimes que deux êtres puissent connaître. Nos prophètes ont su rendre avec art, avec une hardiesse extraordinaire, cette intimité dans les rapports entre D.eu et son peuple, entre le fiancé et sa fiancée, l'époux et son épouse. Tous les moments de la vie conjugale y passent: les fiançailles, les promesses, le mariage, la "connaissance" intime, les querelles, l'amant, la prostitution, la trahison, la jalousie, le divorce, la réconciliation ; le tout, avec des mots d'humains, forts, des images précises, vivantes, érotiques parfois.

D'une façon générale, le rôle de la femme est assumée par Israël - la Knessèt Israël, l'Assemblée d'Israël. Celui de l'époux par D.eu. Mais on attribue parfois à celui-ci les attributs de la femme. Et ce n'est certes pas le moins étonnant.

En effet, Isaïe décrit la colère de D.eu contre ses ennemis - c'est-à-dire les ennemis d'Israël - par des termes réservés d'ordinaire à une femme dans les douleurs d'enfantement :

"L'Eternel s'avance comme un héros, comme un guerrier; Il réveille son ardeur ; Il fait éclater Sa voix, Il pousse le cri de guerre, Il déploie Sa puissance contre Ses ennemis. Depuis longtemps, Je reste calme, Je garde le silence, Je me contiens ; mais maintenant, Je vais crier comme une femme en travail et tout détruire d'un souffle" (Is. 42,13-15).

A la traduction du Rabbinat, dans cette dernière partie de la phrase, nous préférons proposer celle-ci : "Je halète et Je souffle à la fois". Cette traduction rend plus, nous semble-t-il, l'image d'une femme en travail, qui halète, respire par petits coups, essaie de ne pas crier en avalant l'air, mais souffle en poussant un cri de douleur[27].

Nous constatons que l'Eternel est comparé dans la première partie de ces versets à un homme de guerre, image à laquelle nous sommes habitués depuis le Cantique de la Mer Rouge (Ex. 15,3), et dans la seconde à une femme en couches.

Ailleurs, D.eu est présenté, non plus sous les traits d'une femme en travail, mais sous ceux d'une sage-femme :

"Quoi ! J'amènerai la crise de l'enfantement, et Je ne ferai pas la délivrance ?! dit l'Eternel. Quoi ! Moi qui donne la vie, Je l'empêcherai d'éclore ?! dit ton D.eu " (Is.66,9).

A deux reprises, Isaïe attribue à D.eu les sentiments d'une mère envers son fils :

"Comme un fils que sa mère console, ainsi vous consolerai-Je et c'est dans Jérusalem que vous trouverez la consolation" (Is.66,13).

Ou encore :

"Est-ce qu'une femme peut oublier son nourrisson, ne plus aimer le fruit de ses entrailles ? Fût-elle capable d'oublier, Moi Je ne t'oublierai point !" (Is. 49,15).

Pour expliquer cette hardiesse d'avoir attribué les caractères d'une femme à D.eu, Issakhar Jacobson rapporte l'explication de S. R. Hirsch à la notion de "miséricorde" - :

"Toujours, dit-il, ce "Touv" -"Bonté" (Ex. 33, 19) qui est à la recherche du salut de l'homme et de l'humanité est synonyme de "miséricorde" qui jamais n'abandonne l'être issu de lui..., l'entoure d'amour, comme étant son oeuvre, le fruit d'un amour créateur, car n'est-il pas vrai que l'enfant se forme dans les entrailles[28]. En d'autres termes, l'attribut "Ra'houm" est l'expression du plus sublime amour, de l'amour sans limites de la mère pour celui qui n'est pas encore né, celui qui se cache en elle-même. C'est dans cette perspective qu'il faut concevoir l'amour que D.eu porte à Ses créatures"[29].

D.eu est présenté également comme l'époux gagné par la jalousie lorsque sa femme le quitte pour suivre son amant. Dans les dix paroles (Ex; 20,5), l'expression "D.eu jaloux" est utilisée de façon crue, sans fard, comme pour dire : "Si toi, Israël, tu te conduis envers Moi comme une femme infidèle, Moi Je me conduirais envers toi comme un mari jaloux, ou plutôt comme un maître jaloux, car

àð÷ "qanna"-"jaloux" est un terme qui se rapproche de äð÷ "qana"-"acquérir".

Cela rendrait mieux les deux notions de propriété et de jalousie, donc de fidélité ou infidélité conjugale.

On lira avec intérêt les chapitres XVI et XXIII d'Ezéchiel où les rapports entre D.eu-époux et Israël-épouse, ou Jérusalem-épouse, et leurs développements, sont décrits avec force détails. Ces deux chapitres étant trop longs, nous n'en donnerons que de courts extraits :

Chapitre XVI :

"... Ainsi parle le Seigneur-D.eu à Jérusalem : "Le lieu de ton extraction et ton pays natal, c'est la terre de Canaan ; ton père était émoréen et ta mère 'hittéenne. Quant à ta naissance, le jour ou tu fus enfantée, ton ombilic ne fut pas coupé, tu ne fus pas lavée dans l'eau..., tu ne fus pas saupoudrée de sel ni enveloppée de langes. Nul oeil ne te prit en pitié..., tu fus jetée au milieu des champs.... Mais Je passai auprès de toi, Je te vis t'agiter dans ton sang, et Je te dis : "Vis dans tes sang !... Tu as... grandi, tu as revêtu la plus belle des parures, tes seins se sont affermis, ta chevelure a poussé, mais tu étais arrivé à l'âge des amours.... Je m'engageais à toi par serment..., et tu fus à Moi.... Mais tu t'es fiée à ta beauté et livrée à la prostitution.... Et au cours de... tes débauches, tu ne t'es point souvenue des jours de ton enfance.... Oh ! Femme adultère qui prends des étrangers à la place de ton mari !... c'est toi qui payais un salaire et l'on ne t'en a point donné.... C'est pourquoi, J'assouvirai Ma colère sur toi, et Ma jalousie se détournera de toi.... "Telle mère, telle fille ! Tu es bien la fille de ta mère !... Mais Moi Je rétablirai Mon alliance... ".

Toutes les phases des rapports y sont décrites. Depuis le moment où l'enfant abandonné est recueilli jusqu'à la rupture et la réconciliation, en passant par l'infidélité, la jalousie et le courroux.

Et au chapitre XXIII :

"... Il y avait deux femmes, filles d'une même mère. Elles se prostituèrent en Egypte..., là furent pressés leurs seins, là on étreignit leurs mamelles vierges... ; elles m'appartinrent... ; elles ont forniqué avec leurs idoles et sont allées jusqu'à leur livrer en pâture leurs fils, qu'elles m'avaient enfantés.... Elles envoyaient chercher des hommes qui venaient de loin... ; elles sont adultères... ".

Les fiançailles de D.eu et d'Israël qui symbolisent la nouvelle alliance que le premier contractera avec le second, sont décrites par Osée comme des fiançailles éternelles. Tout, alors, sera beau. Tout sera amour et tendresse :

"Je te fiancerai à Moi pour l'éternité ; tu seras Ma fiancée par la droiture et la justice, par la tendresse et la bienveillance ; Je te fiancerai en toute loyauté, et, alors, tu connaîtras l'Eternel..." (Osée 2,21-22).

Israël est appelée aussi "Calla"-"nouvelle mariée".

Le Midrash dit : "A dix reprises "Knessèt Israël" a été appelée "Calla"-"nouvelle mariée" : six fois ici[30] et quatre fois dans les Prophètes"[31].

Il serait intéressant d'étudier ces dix versets et l'enseignement qu'ils peuvent nous livrer. Nous nous contenterons cependant de ne citer que deux versets d'Isaïe décrivant la joie de Jérusalem-"Calla" lorsqu'apparaîtra D.eu-" 'Hatan"-"Nouveau marié " :

"... comme le fiancé se réjouit de sa fiancée, ton D.eu se réjouira de toi" (Is.62,5).

"Je veux me réjouir pleinement de l'Eternel ! Que mon âme se délecte en mon D.eu ! Car Il m'a revêtue de la livrée du salut..., tel un fiancé orne sa tête d'un diadème, telle une jeune épouse se pare de ses joyaux" (Is. 61,10).

Enfin, à propos du divorce, nous trouvons dans Isaïe (50, 1) : "Ainsi parle l'Eternel : "Où est l'acte de divorce de votre mère par lequel je l'aurais répudiée ?".

Ajoutons pour terminer que tout le Cantique des Cantiques n'est qu'un poème d'amour entre D.eu-fiancé et Israël, Sa fiancée.

Ce qu'il faut surtout retenir de ces textes, ce sont le courage et la hardiesse avec lesquels les prophètes ont décrit les rapports entre D.eu et Israël, et de quelle manière - à couper le souffle ! - ils ont traduit leur intimité. Grâce à cette hardiesse, nous pouvons mieux comprendre l'exclamation de Moïse :

"Qui est la grande nation qui a un D.eu aussi proche d'elle !" (Dt.4,7).

Proche à tous points de vue. Proche comme un père l'est de son fils. Proche comme un homme l'est de sa fiancée ou de sa femme. Proche comme seul un membre de la famille peut l'être d'un autre membre de la famille. Proche en affection et en amour. Proche dans les paroles et dans les actes.

Et maintenant, EMETH ou bien MASHAL, interprétation réaliste ou interprétation allégorique ? Il sera très difficile de trancher. Ou plutôt, il n'y a rien à trancher. Car, et c'est là la force du prophète : l'allégorie, le symbole, le réalisme, le drame, s'entremêlent et s'enchevêtrent, s'emparent à la fois de l'âme du prophète et de son récit, que tout est à la fois réalité et allégorie.

"Il apparaît, écrit Martin Buber, aux yeux du lecteur sans préjugé, qu'ici nous n'avons pas seulement une allégorie ou une expérience intime extatique, mais nous avons devant nous l'exemple d'un prophète qui assume une destinée dans laquelle il voit le symbole de ce qui est arrivé à D.eu.

Nous le voyons vivre cette vie là devant la foule qui le méprise... et le considère comme un homme stupide et fou. D.eu aime, et lui, le prophète, souffre pour son amour déçu"[32].

De son côté, E. Kaufman, après avoir repoussé l'interprétation purement allégoriste comme l'interprétation purement réaliste, et après avoir fait remarqué qu'il n'est nulle part mentionné que Gomèr ait effectivement trompé son mari, explique que le récit est "prophético-dramatique". "Les actions dramatiques des prophètes, dit-il, comportent un élément fondamental réaliste déterminé, et malgré cela, elles ne sont que spectacle, "théâtre", allégorie et non réalité"[33].

L'auteur profite pour souligner que dans le chapitre I d'Osée, Gomèr n'est point appelée "zona-"prostituée", mais "la femme de prostitution", c'est-à-dire une femme qui se maquille, se pare, se conduit -peut-être- comme une prostituée, alors qu'en réalité elle ne l'est point. Ceci pour symboliser la "prostitution" d'Israël, "car, dit-il, dans l'action prophético-dramatique, ce qui est essentiel, c'est ce qui est visible et non ce qui est réel. Le récit est donc non une allégorie littéraire mais une allégorie prophético-dramatique"[34]



[1]. Yonatan ben 'Ouzziel, commentateur araméen de la Bible, disciple de Hillel, un siècle avant la destruction du second Temple.

[2]. Maïmonide.

[3].Ez., 5, 1-2 ; Cf. aussi le commentaire de Malbim sur Osée, 1, 1-2.

[4]. Pessa'him 87b ;  "Gomèr" , parce que chacun faisait appel, "à la fin", à ses services, puis la "foulait" comme une "figue sèche" - "devélah".

[5]. Cf. Toledoth ha-Emounah ha-Isreélite" - E. Kauffman, Tome 2, Livre 1er, p. 100, note 11.

[6]. Cf. aussi A. Lodz, "Histoire de la Littérature Hébraïque et Juive", p. 245

7. M. Buber, "Torat ha-Neviim", p. 105.

8. Rapporté par l'Encyclopédie Biblique en Hébreu sous "Osée".

9. " Mevo ha-Miqra, II "Derniers Prophètes", par. 495. Jérusalem, 1967.

10. A.  Lodz, "Histoire de la Littérature hébraïque et Juive", p. 247.

11. Certains Maîtres du Talmud cependant ne sont pas de cet avis. Cf. Baba Batra, 15a.

12. C'est-à-dire. que ce sont des faits réels accomplis par le prophète pensant que ses sens fonctionnaient et manifestaient toute leur activité (S. MUNK, Traduction du "Guide des Egarés", II, p. 351, Note 2 ).

13. Guide des Egarés, II, ch.XLVI. Traduction de S. Munk.

14. I. Jacobson, 'Hazon ha-Miqra, p. 346.

15. Allusion au rêve de Pharaon, Gen. 41, 1-7.

16. Rabbi David Kim'hi (1160-1235). Osée. 1, 2.

17. A. Lodz, Histoire de la Littérature Hébraïque et Juive, p. 244.

18. Id.

19. Id.

20. Gen. 22,12.

21. Le Talmud rapporte que Rabbi Méir analysait l'étymologie des noms propres pour étudier le caractère de ceux à qui il avait à faire (Cf. Yoma, 83b).

22. Isaïe, 7,3 et 14.

23. Isaïe, 8, 3.

24. Cf. M.S. Ségal, Mevo ha-Miqra, p. 438.

25. "Jezreël" veut dire en effet "D.eu sèmera". Or, toute semence porte en elle un espoir immense mais elle est aussi l'origine de grands soucis. C'est pourquoi l'espérance de Jezreël ne sera pas trompée et la semence produira ses fruits.

26. Pour l'étude de ce paragraphe, nous avons suivi le plan proposé par. Jacobson in "'Hazone ha-Miqra II, section Nitsavim, pp. 110 et ss.

27. V. aussi Malbim sur ce verset.

28. يçّ - "Matrice", "Entrailles", "Sein", est de la même étymologie que le terme يهçّ - "miséricordieux".

29. I. Jacobson, op. ci. p. . 112.

30. C'est-à-dire dans le Cantique des Cantiques.

31. Shir ha-Shirim Rabba, IV, 21, et Yalkout Shim'oni sur Isaïe, 61, 10 (parag. 506).

32 Martin Buber, Torat ha-Neviim, pp. 104-105.

33 E. Kauffman, Toledot ha-Emouna ha-Isreélite, VI-VII, Livre I, p. 102.

[34]. Id.

Réalité et allégorie dans la Bible - Rabbin Raphaël PEREZ