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LA PROPHÉTIE

Deutéronome 18, 14-15

"Car ces nations que tu vas déposséder ajoutent foi à des augures et à des enchanteurs ; mais toi, ce n'est pas là ce que t'a départi l'Eternel ton D.eu. C'est un prophète sorti de tes rangs, un de tes frères comme moi, que l'Eternel ton D.eu suscitera en ta faveur : c'est lui que vous devrez écouter".

Ces deux versets prononcés par Moïse marquent nettement la différence entre les prophètes d'Israël et les magiciens chez les nations. La Torah se garde d'ailleurs de conférer à ces derniers le titre de prophètes. Ceci, parce qu'elle considère que les nations n'ont pas du tout de prophètes, mais seulement des magiciens, des enchanteurs, des devins, dont la manière de vivre et la conduite, donc l'exemple qu'ils devaient être, n'avaient rien de comparable à la manière de vivre et la conduite des Prophètes d'Israël. Le rôle des uns différait aussi de celui des autres. Ainsi, le rôle des prophètes d'Israël n'était pas seulement de "prédire", de "prévoir", mais consistait avant tout, comme l'écrit André NEHER[1], de "dire", de "voir". "La prophétie, écrit ce dernier, n'est que très accessoirement anticipatrice. Sa voyance n'est pas nécessairement liée à l'avenir ; elle a sa valeur propre, instantanée. Vision et parole sont, dans cette prophétie, en quête de découverte. Mais ce qu'elles dévoilent, ce n'est pas l'avenir, c'est l'absolu". " La nostalgie, ajoute-t-il, répond à la nostalgie d'une connaissance, mais non de la connaissance du lendemain : celle de D.eu".

Cependant, les Prophètes, ces disants, ces voyants, qui étaient les gardiens de la tradition, ne se contentaient pas de voir - voir ici devant être pris aussi bien dans son sens vertical que dans son sens horizontal. Ou, en d'autres termes, ils ne se contentent pas d'avoir des visions prophétiques et de constater la conduite des hommes, ils vivaient cette tradition et luttaient "pour la maintenir et la faire triompher ".

Plus encore, "la raison d'être de la prophétie même... est de faire parvenir la nation dans son ensemble, ou même le genre humain, à la perfection[2] (humaine)".

D'où l'importance de l'exemple que doit donner le Prophète par sa conduite irréprochable. C'est pourquoi, dit Maïmonide, l'homme doit remplir deux conditions essentielles avant de prétendre à la prophétie : d'une part, il doit avoir été choisi par D.eu et être prédestiné à recevoir la parole de D.eu, et, d'autre part, être apte à la recevoir. Maïmonide veut dire par là que pour être prophète, il faut se préparer, par des séances d'isolement, de méditation et d'entraînement ; qu'il faut aussi répondre aux critères exigés par les Maîtres du Talmud[3] : être sage, fort et riche. Il ne suffit cependant pas de répondre à ces exigences pour recevoir la parole de D.eu. Il faut aussi avoir été choisi par Lui[4].

Rabbi Yehouda Halévy qui, dans son Kouzari s'était préoccupé de la question avant Maïmonide, trouve au prophète un genre de sixième sens par lequel il voit, entend et perçoit ce que d'autres ne peuvent ni voir, ni entendre, ni percevoir. Pour ce Maître, ce sixième sens ne s'acquiert ni par l'étude, ni par la méditation, ni par aucune autre technique, mais il est un don de D.eu[5].

Comment alors est atteint l'état prophétique ?

Pour Maïmonide, la perception prophétique n'est possible que lorsque la faculté imaginative atteint sa plus haute perfection, c'est-à-dire "lorsque les sens se reposent et cessent de fonctionner" (G.d.E., II, 36).

"C'est alors, dit-il, que survient une certaine inspiration... qui est la cause des songes vrais, et celle aussi de la prophétie". Il y a donc pour Maïmonide une relation nécessaire et obligatoire entre le rêve et la prophétie. Le Maître va plus loin encore en affirmant que l'état prophétique n'est possible - et ce, pour tous les prophètes à l'exception de Moïse - que dans le sommeil ou lorsque les sens sont au repos. En d'autres termes, les Patriarches, Josué, Isaïe et tous les autres prophètes antérieurs ou postérieurs à Moïse, et à l'exception de ce dernier, n'ont reçu la révélation de D.eu, c'est-à-dire le degré le plus élevé de la connaissance de D.eu, que dans un état de totale inconscience.

Nombreux sont ceux qui ne partagent pas cette opinion. Maïmonide l'avait senti. C'est pourquoi, il s'est appuyé sur de très nombreux versets de la Torah. Mais ses contradicteurs aussi ont eu recours aux versets de la Torah. Nous ne retiendrons ici que la controverse entre Maïmonide et Nahmanide.

Voyons tout d'abord la position de Maïmonide :

"Les termes employés dans les livres prophétiques nous présentent quatre modes de s'exprimer sur la parole adressée aux prophètes :

Le premier mode, c'est quand le prophète dit expressément que ce discours est venu de "l'ange", dans un "songe" ou dans une "vision".

Le deuxième mode, c'est quand il rapporte seulement le discours qui lui est adressé par l'ange, sans dire expressément que cela a été dans un songe ou dans une vision, étant sûr que c'est une chose connue qu'il n'existe de révélation que de l'une des deux manières : "Je Me fais connaître à lui dans une vision, dans un songe, Je lui parle" (Nom. 12, 6).

Le troisième mode, c'est qu'il ne parle point d'un ange, mais qu'il attribue la parole à D.eu qui la lui aurait adressée Lui-même, déclarant toutefois que cette parole lui est parvenue dans une vision ou dans un songe.

Le quatrième mode, c'est que le prophète dit simplement que D.eu lui a parlé ou qu'Il lui a ordonné d'agir, de faire telle chose ou de parler de telle manière, sans mentionner ni ange ni songe, se fiant à ce qui est connu..., à savoir qu'aucune prophétie ni aucune révélation n'arrive autrement que dans un songe ou dans une vision et par l'intermédiaire d'un ange" (G.d.E., II, 41).

Maïmonide appuie ces quatre modes sur des versets de la Bible. Puis, en tête du chapitre suivant, le Maître précise :

"Nous avons déjà exposé que, partout où on a parlé de l'apparition d'un ange, ou d'une allocution faite par lui, il ne peut être question que d'une vision prophétique ou d'un songe, c'est-à-dire d'un état où la faculté imaginative prend le dessus sur la perception des sens".

Le Maître cite, pour étayer sa thèse, certains états prophétiques d'Abraham, de Jacob, Balaam, Josué et d'autres encore.

Nombreux sont, comme nous l'avons dit, ceux qui se sont élevés contre cette thèse, en particulier Nahmanide. Celui-ci, en effet, a essayé dans son commentaire sur la Torah, (Genèse, 18, 2), de réfuter point par point, la thèse du Maître :

"Dans le livre "Le Guide des Egarés", il est dit que la section[6] doit être comprise dans ses généralités et dans ses détails (c'est-à-dire que le premier verset doit être entendu comme un titre et la suite comme le développement). Le texte a d'abord annoncé que D.eu s'est révélé à Abraham dans une vision prophétique, et comment était cette dernière, à savoir qu'il a levé les yeux en vision et il a vu "trois hommes qui se tenaient devant lui.... La phrase : "il dit : si j'ai trouvé grâce à tes yeux..." est le récit de ce qu'il a dit en vision prophétique à l'un d'eux, au plus grand d'entre eux. Mais si, en vision, il n'a vu que des hommes mangeant de la viande, pourquoi le texte dit-il : "D.eu s'est révélé à lui" ? Car enfin, D.eu ne s'est point révélé à lui ni en vision ni en pensée.... A son avis également, Sarah n'a point pétri de galettes et Abraham n'a point préparé de veau. De même, Sarah n'a nullement ri. Tout n'était que vision.... Quel était alors l'intérêt de lui montrer tout cela ?

De même, il affirme à propos de la lutte de Jacob avec l'ange (Gen. 32, 25), que tout s'était passé en vision prophétique. Je ne comprends pas alors pourquoi Jacob boitait au réveil, pourquoi il se félicitait : "J'ai vu D.eu face à face et ma vie est restée sauve" (Gen. 32,31). Car les prophètes ne craignent point de mourir à cause d'une vision prophétique.... De même, à son avis, on devrait dire également de Loth, que les anges n'étaient point venus dans sa maison, que Loth n'a point pétri pour eux de galettes et qu'ils n'ont point mangé, mais que tout était en vision. Et si même Loth était parvenu à ce degré d'avoir des visions prophétiques, comment les habitants de Sodome, méchants et pécheurs, pouvaient prophétiser ? Car, qui les a avertis que des hommes étaient venus dans sa maison ? Et si tout, chez Loth, était vision prophétique, tout -"les anges le pressèrent" : "lève-toi, prends ta femme", "sauve-toi"..., n'aurait été que vision ! Et Loth serait alors resté à Sodome ?! Il (Maïmonide) pense donc que ces choses se faisaient d'elles-mêmes (non pas dans la réalité, mais en rêve) et que ce qui a été dit à propos de chaque chose n'était que vision. Ces paroles s'opposent à ce qui est écrit et il est interdit de les écouter, à plus forte raison d'y ajouter foi.

Cependant, partout où dans les Ecritures il est mentionné qu'on a vu un ange ou qu'un ange a parlé, cela a eu lieu en vision ou en rêve[7], car les sens ne peuvent pas percevoir les anges, et cet état n'est point une vision prophétique".

Puis, Nahmanide rapporte toute une série d'arguments pour appuyer son objection majeure contre Maïmonide, à savoir : si nous disons que la révélation de D.eu à l'homme a lieu en songe, il est difficile de dire où finit le rêve et où commence la réalité, et comment cette réalité peut être la suite directe du rêve.

C'est justement cette question qui nous préoccupe dans cette deuxième partie de notre étude. Les faits et gestes sacrés des prophètes annoncés ou rapportés dans les textes qu'ils nous ont laissés, ont-ils réellement eu lieu, ou ne sont-ils que visions prophétiques, que paraboles ?

Comme nous l'annoncions dans l'introduction, nous nous préoccuperons seulement de trois cas bien précis pour éviter de dépasser le cadre de cette étude.

Il s'agit du mariage d'Osée, des Ossements desséchés d'Ezéchiel et du personnage de Job.



[1]. Essence du Prophétisme , Introduction, pp. 1-2.

[2]. Séphèr ha'Iqqarim, de Rabbi Yosseph ALBO, III,11.

[3]. Tels ceux expliqués dans Pirqé Avot, IV, 1.

[4]. Cf. Huit Chapitres, Ch. VII  , et Le Guide des Egarés , III, 3.

[5]. Cf. Séphèr haKouzari, I, 87-91 ; II , 15-19 .

[6]. La visite des trois anges à Abraham : Gen. ch. 18.

[7]. Il s'agit ici non des prophètes mais de simples personnes.


Réalité et allégorie dans la Bible - Rabbin Raphaël PEREZ