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LA MITZVA
C'est à propos du fruit défendu que l'on rencontre pour la première fois dans la Bible, un verbe dérivé de la racine TZaVaH. Le texte dit dans Genèse 2, 16 : "vaïTzaV...", - l'Eternel D.eu ordonna à Adam...".
Nous ne trouvons cependant le terme MITZVA qu'à propos d'Abraham. Lorsque D.eu, conseillant à Isaac de ne pas descendre en Egypte et lui renouvelant la promesse faite à Abraham de lui donner la terre qu'il habitait, c'est-à-dire le pays de Canaan, Il motiva cette promesse ainsi : "... en récompense de ce que Abraham a écouté ma voix et suivi Ma Mishmérèt, exécutant Mes Mitzvot, Mes 'Houqqot et Mes Torot" (Gen. 26, 5).
Rashi, reprenant l'explication donnée dans le Traité Yebamot 21a à propos du terme Mishmérét, commente : "il s'agit des lois servant de haie aux défenses de la Torah, qui ont pour but de nous empêcher d'enfreindre ces dernières, telles les unions interdites alors qu'elles ne sont qu'au deuxième degré de parenté...".
Le terme Mitzvot est expliqué ainsi par Rashi : "ce sont les lois qui, même si elles n'avaient pas été écrites, se seraient imposées (par l'expérience et la conscience humaines), tels le vol et l'assassinat".
Les 'Houqqot (singulier : 'houqqah), toujours selon Rashi, ce sont "les lois que l'instinct du mal et les impies rejettent, telles l'interdiction de manger la viande de porc ou de porter un habit tissé dans la laine et le lin, car ces lois sont sans raison et ne sont qu'une ordonnance royale et un décret que les serviteurs sont tenus d'appliquer".
Enfin, Torot (singulier : torah) est expliqué ainsi : "Ce terme est utilisé (au pluriel) pour nous enseigner que la Loi orale a été (aussi bien que la Loi écrite) donnée à Moïse au Mont Sinaï".
Le MALBIM, dans un style différent mais dans un esprit assez voisin, explique ces termes ainsi : les Mitzvot sont les lois auxquelles on peut donner un sens rationnel, les 'Houqqim sont celles auxquelles nous ne connaissons point de sens rationnel, et les Torot sont les croyances, par exemple : la croyance en la Providence divine, en l'existence de la récompense et du châtiment, etc...
Dans le commentaire midrashique sur Lévitique attribué à Rabbi Yehoudah bar Il'aï - Tanna de la quatrième génération (135-170) - et appelé Torat Kohanim ou Sifra, nous trouvons à propos du verset Lev.(18, 4), "...vous pratiquerez mes Mishpatim, et Mes 'Houqqot vous observerez", l'explication suivante :
"Les Mishpatim sont les lois écrites dans la Torah qui, si elles ne l'avaient pas été, il aurait été juste de les y ajouter, ex: le vol, l'inceste, l'idolâtrie, le blasphème et l'assassinat. Les 'Houqqot, ce sont celles que l'instinct du mal[1] et les gentils rejettent, telles l'interdiction de manger la viande de porc et de porter une étoffe tissée dans de la laine et du lin, la 'Halitza[2] du beau-frère, la purification du lépreux, la vache rousse et le bouc émissaire. Cependant, toi-même, tu n'as pas le droit de les réfuter, car "c'est Moi l'Eternel qui les ai gravées".
Nous avons donc devant nous deux catégories de lois : les unes rationnelles, les autres irrationnelles, les unes comme les autres n'étant que les deux aspects d'une même doctrine, les deux faces d'une même pièce. Cela veut dire que, de même que l'on obéit aux lois que la raison humaine explique et impose, de même l'on doit obéir à celles que la raison humaine n'arrive pas à comprendre et à en saisir le sens, car, l'obligation de l'observance des lois ne dépend en aucune manière de leur acceptation ou de leur non-acceptation par l'esprit humain. Le législateur divin ne discute pas, il ordonne. Et l'ordre est catégorique ! Même lorsque notre esprit est amené à se révolter contre telle ou telle loi, parce qu'elle pourrait sembler s'opposer à la morale, nous n'avons d'autre recours que l'obéissance. Et ce, justement parce que la loi est d'essence divine. L'histoire de Rabbi Yo'hanan ben Zaccaï illustre bien cet esprit d'obéissance :
Un non-juif affirma un jour devant Rabban Yo'hanan ben Zaccaï que l'acte de la vache rousse était un acte de magie. Ce à quoi le Maître répliqua que si les non-juifs faisaient fuir les mauvais esprits grâce à des fumigations et des encensements, les Juifs aussi faisaient fuir "l'esprit d'impureté" par l'aspersion de l'eau lustrale sur l'homme impur. Lorsque le non-juif fut parti, les disciples dirent à leur Maître :
- Maître ! Tu as repoussé celui-là avec une paille, mais à nous, quelle réponse nous donnes-tu ?
Rabban Yo'hanan ben Zaccaï répondit :
- Sur votre vie ! Ce n'est ni le cadavre d'un mort qui rend impur, ni l'eau lustrale qui purifie ! C'est en réalité une décision du Roi des Rois ! Le Saint-Béni-Soit-Il a dit : "J'ai prescrit une 'houqqah, j'ai établi un décret, nul n'a droit de critiquer Mon décret " (Pessiqta de Rav Kahana. Ch. 4, 40 B.).
De la réponse de ce Maître de la première génération des Tannaïm, il ressort que ces lois de pureté et d'impureté comme les lois qui sont de cette catégorie sont uniquement d'essence divine et qu'elles sont inexplicables par la raison humaine. Nous devons nous contenter du fait que c'est D.eu qui les a dictées.
Cependant, nous ne devons pas conclure trop hâtivement que le fait que la raison d'être de certaines prescriptions nous soit cachée veuille dire qu'elles n'en ont pas du tout. La Pessiqta de Rav Kahana (Ch. 4) rapporte la remarque suivante faite par le Saint-Béni-Soit-Il à Moïse : "A toi, Je dévoilerai le sens de la Torah, mais pour les autres, ce sera une 'Houqqah, c'est-à-dire une loi dont le sens reste caché".
Dans Sanhédrin, 21b, Rabbi Isaac explique ainsi la raison pour laquelle le sens des Mitzvot n'est pas donné par la Torah elle-même : "En deux endroits, la Torah a révélé la raison d'être de deux Mitzvot. Or, c'est contre elles que le plus sage parmi les hommes a trébuché. Il est écrit : "Il (le roi) ne devra pas entretenir beaucoup de chevaux afin de ne pas ramener le peuple en Egypte" et "il ne devra pas avoir beaucoup de femmes pour que son coeur ne s'égare point" (Deut. 17, 16-17). Mais Salomon dit : je multiplierai et je ne ramènerai guère, je multiplierai et je ne m'égarerai point. Et pourtant, nous trouvons écrit (I Rois, 10,29) : "Les chars sortirent d'Egypte" ; et, plus loin (I Rois, 11,4) : "Lorsque Salomon devint vieux, ses femmes détournèrent son coeur".
Nous avons tenu à rapporter ces exemples - très peu en réalité - pour montrer non seulement le caractère hétéronomique des Mitzvot, mais également et surtout leur caractère théonomique. Ceci, afin, d'une part, de faire ressortir l'écart, souvent même l'opposition, qu'il peut y avoir entre la volonté humaine et l'ordre divin, et, d'autre part, afin d'expliquer la détermination de certains penseurs et exégètes juifs rationalistes à vouloir donner un sens aux Mitzvot. Car, en réalité, deux écoles s'opposent ici : l'une d'elles est celle qui soutient que le Créateur n'avait aucun but en vue lorsqu'il a créé le monde, puisqu'il ne l'a pas fait par nécessité ni par besoin. Seuls Son bon plaisir et Son bon vouloir en ont décidé ainsi. Cette école est celle des "volontaristes" qui ne trouvent non plus, par conséquent, aucune justification aux commandements divins. "Car, dit Maïmonide, il existe certains penseurs qui ne cherchent nullement à trouver une cause aux Mitzvot et affirment que toutes, elles découlent de la seule volonté divine" (G. d. E. 3,26).
L'autre école est celle des "rationalistes" - dont Maïmonide lui-même - qui ne peuvent admettre que "l'homme soit plus parfait que son Créateur, puisque le premier agit en vue d'un objectif... tandis qu'il n'en va pas de même pour D.eu" (G.d.E. 3,31).
C'est Maïmonide même qui précise : "Toutes les Mitzvot ont une raison d'être. Seulement, pour certaines d'entre elles, nous ne les comprenons pas, tout comme nous n'y décelons point la science divine. Tel est notre avis, à nous tous, que nous soyons de simples hommes du peuple, ou des savants. En plus, les textes de la Torah renforcent cet avis" (G.d.E. 3, 26).
Et, reprenant le commentaire midrashique (Bereshith Rabba, 1, 19), Maïmonide explique : "Car ce n'est point une chose vide pour vous (Deut. 32,47), c'est-à-dire : les Mitzvot ne sont pas vide de sens; mais si elles le sont, elles ne le sont que pour vous"[3] (G.d.E. 3,26).
Cependant, il faut préciser que même pour les rationalistes, l'accomplissement des Mitzvot est indépendant du fait qu'elles aient ou non un sens, qu'elles soient ou qu'elles ne soient pas comprises. L'accomplissement est obligatoire, parce que l'ordre provient de D.eu. D'ailleurs, le verbe "faire", c'est-à-dire accomplir, est un terme qui revient souvent dans la Torah :
"Tu garderas et tu feras toutes ces prescriptions" (Deut.16,12) ;
"Vous observerez... et vous les ferez" (Lev. 19,37.)... ;
"Vous ferez mes prescriptions et vous observerez les lois, et vous les pratiquerez" (Lev. 25,18) ;
"Vous garderez Mes Mitzvot et vous les ferez" (Lev. 26,3) ;
"Vous ferez toutes mes Mitzvot" (Nomb. 15,40).....
On pourrait multiplier indéfiniment les exemples. Mais ceux-là suffisent à exprimer le sens que la Torah, et plus tard les Maîtres d'Israël à toutes les époques, ont voulu donner au terme Mitzva. En effet, la conception courante admise est celle d'un acte à faire, à pratiquer, à réaliser. D'où l'expression Mitzvat 'assé - "Mitzva à faire" qui désigne généralement les "commandements positifs" qui sont des ordres à accomplir et qui sont au nombre de 248 selon la Tradition. Une autre catégorie de lois vient compléter la première. Il s'agit des Mitzvot Lo ta'assé, consistant à éviter tel ou tel acte. Mitzvat Lo ta'assé est rendu couramment par "commandement négatif". Les commandements négatifs sont au nombre de 365, soit donc 613, le nombre de toutes les Mitzvot. Souvent d'ailleurs, un corps de Mitzva peut être constitué de deux ou plusieurs lois tant positives que négatives. Ainsi, par exemple, concernant Amalek, il est dit (Deut. 24, 17,19) : "Souviens-toi de ce que t'a fait Amalek... n'oublie pas." Il y a ici l'ordre positif de se souvenir de ce qu'a fait Amalek à Israël en même temps que l'ordre négatif : "n'oublie pas !".
Par Mitzva, il faut comprendre par conséquent, toute Mitzva possible à faire, et susceptible, à un moment ou à un autre, d'être mise en pratique, ou, au contraire, tout acte ou parole à éviter. Or, il se trouve, parmi tous les cas de Mitzvot, trois qui semblent avoir un sort tout à fait différent. Si, effectivement, l'observance de certaines lois n'est possible qu'à certaines époques ou dans certains lieux, tels les sacrifices, l'année sabbatique, l'offrande des prémices ou les lois agricoles, ces lois ont cependant existé à un moment donné ou seront remise en honneur, un jour.
Il en va tout autrement, semble-t-il, pour les trois cas cités dans le Talmud, traité Sanhédrin, 71a.
Il s'agit tout d'abord du "fils dévoyé et rebelle" dont le cas est envisagé dans Deutéronome 21, du Verset 18 au verset 22.
En deuxième lieu, il s'agit de la ville dont les habitants ont été égarés et entraînés dans l'adoration de dieux étrangers. Le sujet est traité dans Deutéronome 13, du verset 13 au verset 19.
Dans ces deux cas, il y a condamnation à mort par un tribunal compétent, qu'il s'agisse du fils dévoyé - soit un seul condamné à mort, ou qu'il s'agisse de la ville égarée pour laquelle la condamnation est collective.
Enfin, le troisième sujet est celui de la "maison lépreuse" qui est étudiée dans Lévitique 14, du verset 33 au verset 53, après l'étude de la lèpre du corps et celle des vêtements.
Dans les trois cas, le Talmud affirme : "Il n'a pas existé et n'existera jamais". Pourquoi alors, ont-ils été écrits ? demande le Talmud.
- "Cherche ! Tu seras récompensé !"
Telle est sa réponse.!
Nous allons donc essayer d'étudier ces trois cas, l'un après l'autre, à la lumière des enseignements du Talmud et des exégètes qui ont touché à ces problèmes.
Mais, auparavant, citons ce passage du Talmud dans le traité Sota, 44a (cf. aussi: Tossefta de Sota, 8, par.13) :
"Rabbi Eliézèr fils de Rabbi Yossi le Galiléen interprète ainsi ce verset : "Prépare-toi une occupation au dehors, déploie ton activité dans le champ, puis tu édifieras ta maison" (Prov. 24, 27) :
"Prépare-toi une occupation au dehors" : il s'agit de l'étude de la Torah, de la Mishna et de la Ghemara ;
"déploie ton activité dans ton champ", ce sont les bonnes actions ;
"puis tu édifieras ta maison", c'est-à-dire : cherche, tu seras récompensé".
Nous avons là trois stades dans l'étude et dans l'accomplissement des Mitzvot qui sont :
1. L'étude qui entraîne à la pratique ;
2. La pratique elle-même, but de l'étude ;
3. L'étude pure qui va au delà de la pratique et qui est la méditation, la recherche.
Le MAHARSHA (Rabbi Samuel Eliézèr Halévy Edels 1555-1631), dans son commentaire aggadique précise : "La recherche dont il est question ici, est celle à propos de laquelle il a été dit dans Pirqué Avot, 3, 9 : "Tout celui qui place la crainte du péché au dessus de sa science voit sa science se maintenir". Or, dit le Maharsha : "il ne peut s'agir ici que de la science de recherche pure, puisque, de toute manière, l'étude simple précède la pratique, selon l'expression bien connue des sages : "L'étude entraîne à la pratique".
Il ressort de ce qui précède que la recherche dont il est question à propos des trois cas cités dans cette page de Sanhédrin est celle qui n'a pas pour corollaire la pratique, mais celle qui, étant elle-même un enseignement, débouche sur un autre enseignement complémentaire, et, peut-être, préventif.
En résumé, nous pouvons dire que les lois de la Torah, vues sous l'éclairage rabbinique, peuvent se présenter soit sous la forme de la Mitzva théorie-pratique, c'est-à-dire leçon et acte - ce qui est le cas pour la grande majorité des lois, soit sous la forme de la Mitzva-théorie qui ne serait que leçon seulement, soit enfin sous forme de 'Houqqah ou loi dont le sens nous serait caché, comme nous l'avons expliqué, et qui ne serait peut-être qu'acte.
Citons, pour mention, l'expression talmudique "Hilkheta limshi'ha", loi pour l'époque messianique (cf. Sanh. 51b et Zeba'him 45a), qui nous semble être une Mitzva-leçon-acte, mais dont seule l'étude nous est possible pour le moment. L'accomplissement, l'acte, ne pourront avoir lieu qu'avec l'arrivée du Messie.
[1]. Dans le Traité Yoma 67b, "l'instinct du mal" est remplacé par "Satan".
[2]. "Déchaussement". Cérémonie qui a pour objet de libérer une veuve, du frère de son mari défunt, et de lui permettre de se remarier.
[3].
Toujours, dans le Guide des Egarés, Maïmonide explique que le but des Mitzvot
est d'amener le Juif à craindre D.eu et à respecter Ses préceptes. Développant
sa pensée, Maïmonide dit :
"Quant aux idées que la loi nous enseigne, à savoir celles
de l'existence de D.eu et de Son Unité, elles doivent nous inspirer l'amour
(de D.eu)... En effet, ces deux buts, à savoir l'amour et la crainte
de D.eu, sont atteints par deux choses : à l'amour on arrive par les
idées que renferme la loi sur la doctrine véritable de l'existence de D.eu ;
à la crainte, on arrive au moyen de toutes les pratiques de la loi"
(G.d.E. 3, 52).