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Raphaël PEREZ

Réalité et Allégorie
dans la Bible

PREFACE

Le 22 juillet 1986 - voici donc près de dix ans - quatre prélats, sous la présidence d'un Juste parmi les Nations, le Cardinal Albert Decourtray, et une délégation juive conduite par M. Théo Klein alors Président du CRIF - au sein de laquelle j'étais le seul rabbin - se réunit à Genève pour réagir à la création d'un Carmel à l'intérieur du camp d'Auschwitz et à l'expression de la douleur et de la colère ressenties par la communauté juive.

La matinée se passe dans une discussion franche mais tendue ; l'accord est loin de se profiler à l'horizon. Les délégations chrétienne et juive envisagent même de se réunir séparément afin de rédiger une déclaration constatant les désaccords.

Puis nous allons à table. Je récite les bénédictions d'usage. Le déjeuner, servi dans un cadre magnifique, se passe dans la gravité mais aussi de manière toute fraternelle. Je choisis de réciter avant les actions de grâces le Psaume CXXVI : Lorsque le Seigneur ramènera les exilés de Sion, nous serons comme des rêveurs... Je voulais marquer ainsi, de propos délibéré, mon espérance en une issue favorable de notre rencontre.

Puis je continue par les bénédictions traditionnelles : Loué soit le Seigneur... dispensateur de tout bien...

Au moment de reprendre notre séance, le Cardinal Makarski, Archevêque de Cracovie - donc d'Oswezim (Auschwitz) - me prend par le bras et dit à haute voix : "Monsieur le Grand Rabbin, allons faire quelques pas dans ce jardin" (magnifique au demeurant).

Il ouvre cet entretien en tête à tête, non ! De coeur à coeur, en me demandant à brûle-pourpoint : "En quoi les prières des Carmélites - prières de repentance et de demande de pardon - peuvent-elles provoquer en vous un tel sentiment de révolte ?"...

J'ai conscience à ce moment de la difficulté ressentie par un chrétien au spectacle de notre douleur et de notre chagrin tour à tour exprimés par A. Steg, Th. Klein, T. Zevi, M. Pardes, S. Hoffenberg et moi-même. Il a du mal à comprendre en son âme et conscience notre opposition farouche : je suis tout à fait lucide que la rencontre est à un tournant décisif.

Je dis alors au Cardinal : "Le Talmud enseigne (T.B. Sanhedrin 71 A) : La loi concernant la ville qui s'est entièrement livrée à l'idolâtrie (Deut. XIII, 13-19) n'a jamais reçu la moindre application.

Je rappelle le verset biblique : Si tu entends dire à propos de l'une des villes que le Seigneur ton D.eu te donne afin d'y résider, que des criminels... ont égaré leurs concitoyens : "Allons, servons des dieux étrangers...", tu feras une enquête minutieuse et si le fait est avéré certain : cette abomination a été commise en ton sein... tu livreras la ville au feu...; totalement... Elle restera une ruine éternelle et ne sera jamais rebâtie... Mais toi, écoute la voix du Seigneur ton D.eu en observant tous les commandements que Je t'ordonne aujourd'hui et en faisant ce qui est droit aux yeux du Seigneur ton D.eu.

"Si cette loi, ai-je poursuivi, n'a jamais eu d'application, pourquoi la Torah l'a-t-elle mentionnée ? Sans nul doute, cette ville entièrement livrée à l'idolâtrie que vise la Bible est-elle Auschwitz. Y a-t-il eu dans l'histoire de l'humanité idolâtrie plus abjecte que la solution finale voulue par Hitler et appliquée à Auschwitz ?

Et j'ajoute : "Nous, orphelins d'Auschwitz, sommes dans la situation de Rabbi Yonatan : nous avons vu cette ville maudite, nous nous sommes assis sur ses ruines et nous avons pleuré."

Enfin j'affirme : "Oui, Auschwitz doit rester une ruine éternelle, ne jamais être reconstruite, surtout pas par la prière rédemptrice : Seul le silence est pour Toi, Seigneur, prière (Psaume LXV, 2)".

Le Cardinal ne répond pas. Son visage se ferme. "Rentrons" dit-il. Et à nos amis qui avaient patiemment attendu une longue demi-heure, il dit : "Je signe".

Abandonnant les communiqués de rupture, nous relisons ensemble, juifs et chrétiens, une dernière fois, le texte de Zakhor, souviens-toi :

"Souvenons-nous que les sites d'Auschwitz et Birkenau sont reconnus aujourd'hui comme les lieux symboliques de la solution finale au nom de laquelle les Nazis ont procédé à l'extermination de six millions de Juifs dont un million et demi d'enfants, seulement parce qu'ils étaient juifs. Ils sont morts dans l'abandon et l'indifférence du monde. Recueillons-nous dans la mémoire de la Shoah et dans le silence de notre coeur. Que la prière qui montera de nos lèvres muettes nous aide à mieux respecter le droit à la vie, à la liberté, à la dignité des autres, de tous les autres.

Souvenons-nous que chacun de ceux qui ont été assassinés à Auschwitz-Birkenau - Juifs, Polonais, Tsiganes, prisonniers de guerre russes - pouvait, chaque jour, s'écrier avec le Prophète Sophonie (I, 15) : Ce jour est un jour de fureur, un jour de détresse et d'angoisse, un jour d'extermination et de désolation, un jour de nuée et de brouillard".

Nous signons donc tous l'un après l'autre, ayant pris conscience de ce grand moment historique rendu possible par le courage de ce prince de l'Eglise, Franciszek Makarski, auquel à nouveau, je veux rendre un solennel hommage aujourd'hui.

Mais la ville livrée à l'abomination a donné naissance à des fils pervers et rebelles. Je veux parler des hommes qui sciemment, délibérément, nient la vérité d'Auschwitz, qui érigent aujourd'hui le mensonge en vérité historique, qui réclament des réunions d'historiens pour diffuser leur venin, alors que l'histoire a déjà tranché.

Hélas ! Auschwitz fut la triste réalité vécue par l'Europe au milieu du XXe siècle. Et nul ne peut cautionner le mensonge, fut-il l'Abbé Pierre qui a consacré sa vie à la défense des démunis. Est-ce que seuls les Juifs feraient exception à sa compassion ?

Et voici que le siècle qui a connu Auschwitz est aussi celui d'Hirochima et quarante ans plus tard celui de Tchernobyl. La lèpre des demeures qui elle aussi n'avait jamais existé, voici qu'elle a fait irruption dans notre vie. Toute l'Europe est irradiée - peu ou prou - et cette lèpre fait partie de notre existence.

Oui ! Rabbi Yonatan a raison...

***

Le Rabbin Raphaël Pérez a consacré toute la première partie de son ouvrage Réalité et allégorie dans la Bible à ces trois prescriptions qu'il analyse avec la minutie d'un bibliste et d'un talmudiste chevronné. Chacun découvrira avec intérêt comment des textes lus, relus, commentés, surcommentés recèlent encore des vérités fondamentales et comment ces textes répondent aux angoisses et aux interrogations mais aussi aux espérances de notre temps.

En effet, aux prescriptions concernant le fils dévoyé, la ville égarée, la lèpre des maisons viennent s'ajouter les récits prophétiques le mariage du prophète Osée, les ossements desséchés, Job.

Et puisque M. R. Pérez cite très souvent notre maître commun, André Neher, c'est à ce penseur que je voudrais laisser le mot de la fin :

"Dans un passage émouvant des Frères Karamazov, Dostoïevski raconte comment le petit Ilioucha, qui va mourir, propose à son père, le capitaine Sniéguiriov, une ultime consolation : "Quand je serai mort, prends un bon garçon, un autre ; choisis le meilleur d'entre eux, appelle-le Ilioucha et aime-le à ma place..." Mais Sniéguiriov s'écrie d'un ton farouche, en éclatant en sanglots. "Je ne veux pas de bon garçon, je n'en veux pas d'autre... Si je t'oublie, Jérusalem, que ma langue reste attachée..."

Ainsi, l'auteur russe, nourri de Bible, a-t-il admirablement exprimé l'idée qu'aucune chose au monde ne saurait évoquer le thème de l'Irremplaçable autant que Jérusalem..."

(Dans tes portes, Jérusalem, A. Michel, 1972).

Au chapitre I de Job, la Bible relate toutes les catastrophes qui s'abattent sur lui. Au chapitre XLII de l'épilogue, il est dit : Le Seigneur rétablit Job dans sa situation antérieure.

Oui ! Certes. D.eu lui a donné à nouveau richesse, troupeaux, biens matériels en abondance, mais ses enfants sont morts. Aucun fils aussi merveilleux soit-il, aucune fille aussi belle soit-elle, ne peut remplacer ceux qui ont été emportés dans la tourmente...

Je ne veux pas d'autre Ilioucha... Oui ! En vérité, Job ne peut être qu'une parabole. Mais le million et demi d'enfants juifs assassinés à Auschwitz représentent la tragique réalité...

"Va dire - se lamentent les martyrs de Worms, Mayence, Spire, Blois... au Patriarche Abraham, au moment où les croisés en route vers le Saint Sépulcre ont décimé les communautés juives sur leur passage - Va dire à D.eu que pour toi, Patriarche vénéré, la ligature d'Ishaq n'était qu'une épreuve, terrible certes, mais qui a connu une fin heureuse. Pour nous, c'est la mort que nous avons en partage..."

Nous ne serons consolés que lorsque la Présence Divine, retournera en gloire à Jérusalem, lorsque les ossements desséchés auront retrouvé vie et force, lorsque l'infidélité de l'épouse du prophète aura laissé place à un amour sans limite pour Celui qui retrouvera avec elle la plénitude absolue, lorsque Job retrouvera vivants ses enfants ressuscités.

Alors notre bouche sera remplie de chants d'allégresse et notre langue exprimera la plénitude de la joie... (Psaume CXXVI, 2).

 

Paris, jour anniversaire de la Réunification de Jérusalem 5756 - 17 mai 1996
Grand Rabbin René-Samuel SIRAT

Réalite et allégorie dans la Bible - Rabbin Raphaël PEREZ