JOB
Nous arrivons au troisième et dernier récit de cette étude : "JOB" que André Néher appelle "l'homme biblique"[1].
De nombreux problèmes se soulèvent à propos de Job. Mais nous essaierons de les éviter, dans la mesure où ils n'intéressent pas directement cette étude. Ainsi, le problème théologique et philosophique posé par le livre de Job avec tout ce qu'il comporte comme corollaires, le bien et le mal, le libre arbitre, la récompense et le châtiment, etc..., sera laissé de côté. Nous nous pencherons surtout sur cette phrase du Talmud (Baba Batra, 15a) : "Job n'a jamais existé", donc, sur l'historicité ou la non-historicité de Job.
Pour mieux comprendre ce problème, nous avons besoin de nous reporter au texte biblique d'abord.
Job, Chapitre 1.
"Il y avait, dans le Pays d'Ouç, un homme du nom de Job ; cet homme était intègre et droit, craignant D.eu et évitant le mal. Il avait sept fils et trois filles".
Puis suit le détail de ses richesses.
"... Ses fils avaient coutume d'organiser un festin dans la maison de chacun d'eux, à tour de rôle...;
Et, lorsque le cycle de ces jours de festin était révolu, Job offrait un holocauste pour chacun d'eux, car il se disait : "Peut-être mes enfants auront-ils commis quelque pêché et renié D.eu en leur coeur...
Or un jour, les fils de D.eu vinrent se présenter devant l'Eternel, et le Satan, lui aussi, vint au milieu d'eux. L'Eternel dit au Satan :
- D'où viens-tu ?
Le Satan répondit au Seigneur :
- J'ai visité la terre et l'ai parcourue en tous sens.
L'Eternel demanda au Satan :
- As-tu porté ton attention sur Mon serviteur Job ? Certes, il n'a point son pareil sur la terre, tellement il est un homme intègre et droit, craignant D.eu et évitant le mal.
Le Satan répliqua au Seigneur et dit :
- Est-ce donc gratuitement que Job craint D.eu, N'as-tu pas élevé comme une haie tutélaire autour de lui, de sa maison et de tout ce qui lui appartient ? Tu as béni l'oeuvre de ses mains... ; or ça, étends une fois ta main et touche tout ce qui est à lui, (tu verras) s'il ne te reniera pas en face.
L'Eternel lui dit :
- Eh bien ! Tout ce qui lui appartient est en ton pouvoir ; seulement, tu ne le toucheras pas lui-même...".
Alors, s'abattent sur Job des calamités qui lui sont annoncées l'une après l'autre, le même jour : ses boeufs sont enlevés par les Sabéens, ses esclaves tués ; ses brebis et ses autres esclaves sont tués par le feu ; ses chameaux sont enlevés par les chaldéens et les esclaves tués ; ses fils et ses filles qui festoyaient dans la maison du fils aîné meurent, ensevelis sous les décombres de la maison démolie par un vent violent.
A l'annonce de ces nouvelles,
"Job se leva, déchira sa tunique, s'arracha les cheveux, se jeta à terre et resta prosterné. Il dit : "Nu je suis sorti du sein de ma mère, et nu j'y rentrerai. L'Eternel avait donné, l'Eternel a repris, que le Nom de l'Eternel soit béni !".
En dépit de tout, Job ne faillit point et n'imputa pas d'injustice à D.eu ".
Mais le drame ne s'arrête point là. Satan n'est pas encore satisfait. Pourtant, c'est D.eu Lui-même qui le provoque encore :
Chapitre II.
"... L'Eternel dit au Satan :
- D'où viens-tu ?
Le Satan répondit au Seigneur :
- J'ai visité la terre et l'ai parcourue en tout sens.
L'Eternel demanda au Satan :
- As-tu porté ton attention sur Mon serviteur Job... ; il persiste encore dans sa piété, bien que tu M'aies incité à le ruiner sans motif !
Le Satan répliqua :
- Peau pour peau ! Tout ce que possède l'homme, il le donnerait pour sauver sa vie. Or ça, étends donc ta main et atteins-le dans ses os et dans sa chair ; (Tu verra) s'il ne te reniera pas en face !
L'Eternel répondit au Satan :
- Eh bien ! Il est en ton pouvoir. Seulement, respecte sa vie !".
Alors, Job fut atteint d'une éruption maligne qui le fit souffrir mais ne l'emporta point dans la tombe.
"Job prit un tesson pour se gratter tandis qu'il était assis dans la cendre. Sa femme lui dit :
- Persévères-tu encore dans ta piété ? Renie D.eu et meurs !
Il lui répondit :
- Tu parles comme parle une de ces charognes ! Quoi ?! Le bien, nous l'acceptons de la main de D.eu, et le mal, nous ne l'accepterons pas ?!
En dépit de tout, Job ne pêcha point avec ses lèvres ".
L'histoire se poursuit avec l'arrivée des trois amis de Job, Eliphaz le Témani, Bildad le Shou'hi et Tsophar le Na'amati qui, ayant appris les malheurs qui s'étaient abattus sur le premier, se concertèrent pour venir "hocher sur lui et le consoler". "Ils siégèrent avec lui à terre sept jours et sept nuits" sans lui adresser la parole, "car ils voyaient que la douleur était très grande". Après quoi, Job se mit à maudire le jour de sa naissance.
Après de longs débats dans de longs chapitres entre Job et ses trois amis auxquels s'ajoutera plus tard un quatrième, Elihou fils de Berakhël le Bouzi, et après un long silence de D.eu à qui Job réclame une explication pour ses souffrances et contre qui il se révolte, D.eu parle à Job. Et c'est ensuite le dénouement heureux, le happy-end, où l'on voit Job guéri et rétabli dans toute sa grandeur et sa richesse, et où l'on voit D.eu donner tort aux amis et raison à Job.
Le traité Baba Batra, 15a, rapporte le Midrash suivant :
"Un Maître était assis devant Rabbi Samuël bar Na'hmani. Il dit : "Job n'a pas existé et n'a pas été créé et n'est qu'une parabole !".
(Rabbi Samuël bar Na'hmani) lui répliqua :
- C'est à cause de toi que le texte a précisé : "Il y avait un homme dans le pays de 'Ouç : il se nommait Job".
(L'autre) dit :
-S'il en est ainsi,l'histoire suivante : "Le pauvre n'avait rien qu'une seule brebis qu'il avait achetée. Il la nourrissait, (et elle grandissait auprès de lui)... reposant sur son sein et fut pour lui comme sa fille"[2], a-t-elle eu lieu réellement ? Non! Car c'est une simple parabole. Eh bien ! Job aussi n'est qu'une simple parabole !
- Dans ces conditions, pourquoi a-t-on besoin de préciser son nom et le nom de sa ville ?".
De nouveau, il y a divergences d'opinions. D'une part, l'avis de ce maître anonyme qui rejette l'historicité de Job, qui parle de fiction, et, d'autre part, Rabbi Samuël bar Na'hmani qui soutient le contraire et admet l'existence historique de Job.
C'est d'ailleurs l'occasion pour Rabbi Samuël bar Na'hmani de nous livrer le critère de la parabole : l'anonymat du personnage et sa non-localisation. Or, ici, le héros porte un nom et son pays d'origine est localisé[3].
Cependant, avant de poursuivre, nous nous devons de voir quel est l'auteur du livre, puis l'identité du personnage de Job, ces deux problèmes étant liés à celui qui nous préoccupe. Il faut dire qu'en réalité il est difficile de dissocier les problèmes. Car, et nous allons le voir bientôt, Job, ou plus exactement le livre qui porte ce nom, est souvent rattaché à une époque, sans nom d'auteur. Or, celui-ci est généralement fonction de celle-là. Pratiquement, le seul nom d'auteur mentionné est celui de Moïse comme dans ce passage du traité Baba Batra 15a :
"Moïse a écrit son livre, la section de Bala'am et Job. Cette sentence soutient l'avis de Rabbi Lévy bar La'hma qui dit que Job a vécu à l'époque de Moïse, car, d'une part, il est écrit (Job, 19,23) : "Plût à D.eu que mes paroles fussent gravées dans le livre", et, d'autre part, Moïse fut appelé le "graveur"[4], car il écrit (Dt. 33,23) : "... là est sa part réservée part par le graveur".
Rabba dit : "Job a vécu à l'époque des explorateurs".
Dans le Midrash Beréshit Rabba (57,3), on trouve l'opinion de Bar Qappara rapportée par Rèsh Laqish : "Job a vécu à l'époque d'Abraham ". Rabbi Abba bar Cahana dit : "Il a vécu à l'époque de Jacob".
Si l'on admet les avis précédents, à savoir que Job a pu vivre soit à l'époque d'Abraham, soit à celle de Jacob, soit à celle de Moïse et des explorateurs, il est très probable que le livre ait été écrit par Moïse. Cela ne l'est plus si l'on retient qu'il a vécu après Moïse, comme l'affirment certains Maîtres.
En effet, et tour à tour, on trouve Job contemporain des Juges, des Chaldéens, de la Reine de Saba, d'Assuérus. Rabbi Yo'hanan le place parmi les judéens rentrés de l'exil de Babylone[5].
Il ressort de ce premier contact que seul le Maître anonyme cité plus haut refuse de voir en Job un personnage historique.
Mais pour compléter ce tableau dans lequel figure l'hypothèse énoncée par Rèsh Laqish, il convient de rapporter une deuxième hypothèse de ce même Maître[6] :
"Rèsh Laqish dit : "Job n'a jamais existé !".
Le Midrash s'étonne : Rèsh Laqish, aurait-il changé d'avis, puisqu'au début il a dit au nom de Bar Qappara que Job a été contemporain d'Abraham, tandis qu'ici, il affirme qu'il n'a jamais existé ?!
Réponse : En réalité, l'expression "Il n'a jamais existé", se rapporte aux souffrances qui sont décrites à son sujet.
Pourquoi donc ont-elles été écrites ?
- Pour nous dire que si elles lui avaient été infligées, il les aurait subies avec succès ".
On peut donc en déduire que les deux hypothèses sont en réalité différentes ; l'une concerne la localisation de Job dans l'histoire et l'autre son degré d'attachement à D.eu, et, partant, se pose le vrai problème du livre : celui de la théodicée. Que nous nous garderons d'aborder dans le cadre de cette étude.
Sur le problème de la localisation de Job dans l'histoire, se greffe un autre : celui de savoir si Job était Juif ou non-Juif. Ici aussi, différentes hypothèses qui partent, bien entendu, du principe que Job a existé, sont avancées.
Rachi, à propos du verset 3 du premier chapitre, explique que Job a échappé au péché de la génération de la Tour de Babel[7]. Or, Abraham lui-même a vécu à cette époque. On peut en déduire que, grosso-modo, Job avait le même culte monothéiste qu'Abraham, qu'il était donc abrahamite, puisqu'on ne peut encore lui appliquer les termes Juif ou Israélite.
Dans le texte du Midrash cité plus haut (Ber. Rabba, 57,3), Rabbi Yo'hanan dit : "Job était parmi ceux qui étaient rentrés de l'exil de Babylone, était Juif et avait son école à Tibériade. C'est pourquoi, on en a appris la déchirure et la bénédiction de ceux qui sont en deuil ; ainsi qu'il est écrit : "Job se leva et déchira son vêtement". De là, nous apprenons que l'on doit déchirer en position debout"[8].
On conçoit mal que les gestes et les paroles d'un non-Juif, fût-il un "Juste des Nations", donnent lieu à un enseignement tel qu'une loi religieuse puisse en être tirée. Cela serait encore moins concevable si le héros de cette scène n'était qu'un personnage fictif, parabolique.
Un Midrash affirme (B. Batra,15b) : "Sept prophètes ont prophétisé aux nations. Ce sont : Bala'am et son père (Be'or), Job, Eliphaz le Témanite, Bildad le Shou'hite, Tsophar le Na'amite et Elihou fils de Berakhël le Bouzi".
D'après ce Midrash, Job était non-juif, mais son historicité n'est pas, du tout, mise en cause.
Plus loin, dans la même page, nous lisons : "Il y avait dans les nations, un homme pieux ; il s'appelait Job.
Le Targum Shéni sur Esther (1,2) place Job parmi les sept "Pères du Monde", avec Adam, Noé, Shèm, Abraham, Isaac et Jacob.
Restons dans le Midrash. Nous y découvrirons que Job a non seulement existé mais qu'il a aussi servi de substitut, de vicaire.
Beréshit Rabba, 57,3 sur le chapitre 22, verset 1 de Genèse :
"Après ces paroles..." - c'est-à-dire : après ces réflexions....
Qui a fait ces réflexions ?
- Abraham !...
(Après l'épreuve du sacrifice d'Isaac), il eut peur des (futures épreuves). D.eu lui dit :
- Tu n'as pas besoin (d'épreuves), car celui qui les subira est déjà né. (Il s'agit de celui appelé) "'Ouç son aîné" (Gen. 22, 21).
Et Job, quand a-t-il vécu ?
- A l'époque d'Abraham, puisqu'il est écrit : "'Ouç son aîné " et il est de même écrit (Job, 1, 1) : "Il y avait un homme dans le pays de 'Ouç".
Il s'agit du même 'Ouç dont "le nom était Job".
Mais, poursuivons nos lectures :
"Rabbi Lévi rapporte au nom de Rabbi Yossi bar 'Halaphta : Job est né lorsque Jacob et sa famille sont descendus en Egypte et il est mort à la sortie d'Egypte. En effet, la vie de Job a été de 210 ans[9]. Or, les enfants d'Israël sont restés en Egypte 210 ans. (Au moment de la sortie), le Satan est venu accuser Israël. Alors, D. lui livra Job en pâture ".
Ces deux textes présentent Job, une fois comme le substitut d'Abraham - la onzième épreuve destinée à Abraham lui fut imposée - et une fois, comme le substitut de l'ensemble du peuple d'Israël.
Un troisième texte, tiré du Zohar cette fois, présente Job comme le substitut d'Isaac[10].
"Au moment où Satan répondit (à D.eu) "J'ai visité la terre", il voulait réclamer justice contre Israël, à cause d'Abraham. En effet, (Satan) avait à demander justice à D.eu qui avait empêché Abraham de sacrifier Isaac sur l'autel. Car Abraham n'avait pas le droit de substituer un sacrifice à celui qui était prévu, comme il est écrit : "Il ne doit pas le changer"[11]. Or, Isaac était déjà sur l'autel mais ne fut point sacrifié et la loi ne fut pas respectée. Il a réclamé cela de D.eu comme il l'a fait à propos de Joseph[12] après plusieurs générations..... Et lorsqu'Isaac fut sauvé et remplacé sur l'autel, D.eu donna Job à ce procureur - (Satan) - en pâture; comme il est dit : "Milka aussi eut des enfants..., 'Ouç son aîné"[13].
Le texte du Zohar poursuit son étude sur Job en appuyant la thèse selon laquelle Job vécut en Egypte à l'époque de l'esclavage :
"Comme il a jugé, il a été jugé ; car Job était conseiller de Pharaon. Lorsque celui-ci voulut exterminer Israël, Job lui dit : "Ne les tue pas, mais plutôt dépossède les de tous leurs biens et domine leurs corps par des travaux pénibles ; mais ne les tue pas ! ". D.eu lui dit : "Par ta vie, c'est exactement ainsi que tu seras jugé !". Qu'est-il écrit ? - "Etends donc ta main et atteins-le dans ses os et dans sa chair.... mais préserve son âme"[14].
Ces textes sur le vicariat ne peuvent se comprendre que si l'on admet l'existence historique de Job. Comment se pourrait-il être, en effet, qu'un personnage réel ait un substitut fictif ? Car enfin, personne ne nie l'existence d'Abraham, ni celle d'Isaac, encore moins celle du peuple d'Israël ! Et, substituer à ces personnages un Job inexistant, serait peu sérieux.
Mais Job n'est pas seulement le héros d'un livre ou un sujet de débat. C'est aussi un personnage qui figure dans la galerie des hommes célèbres et dont l'historicité n'est pas, en général, mise en doute.
Au cours d'une prophétie où D.eu adressa la parole à Ezéchiel, Il lui dit[15] :
"Fils de l'homme ! Qu'un pays pêche envers Moi en devenant infidèle, J'étendrai Ma main sur lui... J'enverrai contre lui la famine.... Et, s'il s'y trouve ces trois hommes : Noé, Daniël et Job, eux, par leur vertu sauveront leur vie...". Et, plus loin : "... Si Noé, Daniël et Job s'y trouvent, par Ma vie, dit le Seigneur D.eu, ils ne sauveront ni fils, ni fille ; eux seuls, par leur vertu, sauveront leur vie ".
On ne voit guère comment Ezéchiel peut-il parler de Job, juste fictif, irréel, fruit de l'imagination, tout en le plaçant sur le même plan que deux autres personnages célèbres, réels : Daniël et Noé. Et si, malgré tout, on soutient qu'il s'agirait d'un autre Job, alors il faut appliquer le même principe pour Noé et Daniël ; et, par voie de conséquence, Daniël, héros du livre qui porte son nom, devrait faire l'objet de la même remarque de la part de ce Maître qui affirmait : "Job n'a pas existé", en ajoutant : "Daniël n'a pas existé"[16].
Enfin, un dernier argument en faveur de l'historicité de Job.
Lorsqu'à l'époque de la Grande Assemblée, l'on a dressé la liste des livres à inclure dans le canon biblique, certains livres ont failli ne pas y figurer. Plus tard, au 1er siècle, lorsque le problème s'est de nouveau posé, le sort de certains livres était plutôt incertain.
Le Talmud rapporte quelques cas :
"Que le souvenir de cet homme qui s'appelait 'Hanania fils de Ezéchias soit béni, car sans lui, le livre d'Ezéchiel allait être caché - déclaré apocryphe ; parce que ses textes (semblaient) s'opposer à la Torah. On lui fit monter trois cents outres d'huile dans une chambre haute où il s'était installé, et expliqua tous les textes (en conformité avec la Torah)[17].
"Rav Yehoudah fils de Rav Samuël fils de Shélat dit au nom de Rav : Les Sages ont voulu déclarer apocryphe le livre de l'Ecclésiaste parce que ses sentence se contredisent. - Pourquoi ne l'a-t-on pas fait ? - Parce qu'il commence par des paroles de la Torah et s'achève sur des paroles de Torah"[18].
Le texte suivant est tiré de Avot de Rabbi Nathan[19] :
"Au début, on disait : les Proverbes, le Cantique des Cantiques et l'Ecclésiaste étaient apocryphes, car ce sont des allégories..... Lorsque les Membres de la Grande Assemblée vinrent, ils les expliquèrent (et les rétablirent)"[20].
On peut remarquer qu'à aucun moment le livre de Job n'est mentionné comme livre allégorique devant être repoussé. Il a au contraire toujours été admis.
Rappelons, avant d'arrêter l'argumentation, que ce Maître anonyme dont nous avons cité la sentence tout à fait au début, fait figure d'opposant unique. C'est la seule voix discordante dans tout ce choeur du réel, de l'historique.
Parmi les penseurs et les exégètes juifs, nous retrouvons les deux tendances étudiées plus haut :
Maïmonide pense que Job n'a jamais existé. Voici ce qu'il en dit[21] :
"L'histoire de Job, si étrange et si étonnante... est une parabole qui a pour but d'exposer les opinions des hommes sur la Providence. Tu sais que certains Docteurs disent expressément : "Job n'a jamais existé et ce n'est qu'une parabole". Ceux-là même qui croient qu'il a existé et que c'est une histoire qui est arrivé, ne savent lui assigner ni temps ni lieu... Mais tout cela ne fait que confirmer l'opinion de ceux qui disent qu'il n'a jamais existé".
Si l'on admettait ce jugement du Maître, il ressortirait qu'il ne considère pas le Daniël dont parle le chapitre XIV d'Ezéchiel comme étant celui dont parle le livre qui porte le même nom, mais d'un autre Daniël célèbre comme Noé par sa sagesse[22] et sa droiture. Il faut dire que trancher ici est fort malaisé[23].
Nous devons souligner que nombreux sont les chercheurs, anciens ou modernes, qui, comme Lévi ben Gershon - Gersonide, trouvent que le problème de savoir si Job a existé ou non importe peu. Ce qui importe, c'est le problème posé par le livre : Pourquoi le juste souffre-t-il ici bas ?
Il faut dire qu'en effet cette question est tellement grave qu'il serait vain pour le philosophe ou le théologien de s'arrêter outre mesure sur le problème de l'historicité de Job. Car en vérité, l'existence de ce dernier n'a de valeur qu'en fonction de l'enseignement qu'elle peut nous apporter, tant sur le plan de la souffrance humaine, individuelle ou collective, que sur le plan des rapports de l'homme avec D.eu et vice-versa. Ces rapports sont-ils fondés sur une justice ou ne sont-ils fondés que sur l'indifférence de D.eu vis-à-vis de l'homme ? Dans ces conditions, l'homme est-il abandonné aux forces de la nature, à son destin, ou à toute autre puissance aveugle, ou est-il placé sous la surveillance de l'Etre Suprême ? Et si la Providence divine est présente dans le monde, pourquoi le juste souffre-t-il alors que le méchant vit dans le bonheur ?
L'on est tenté d'étudier la leçon morale ou théologique de ce livre. Mais en le faisant, nous dépasserions le cadre de cette étude.
Rappelons seulement la phrase qui fut notre point de départ : "Derosh veqabbel sakhar". Cherche, étudie, tu seras récompensé.
Cette réponse qui, nous l'avons vu, a été donnée à propos des trois Mitzvoth étudiées plus haut, reste valable ici.
Le mariage d'Osée, les Ossements desséchés, Job, fictifs seulement ou réels seulement, perdraient de leur valeur et de leur intérêt. Leur réalité n'a de sens que si elle nous délivre un enseignement, une leçon, valables non seulement pour l'époque et pour la génération qui ont vécu ces événements, mais pour toutes les époques, pour toutes les générations. La dimension historique doit être complétée par la dimension allégorique pour servir de leçon, pour procurer un enrichissement moral. C'est peut-être, au fond, ce qu'a voulu nous livrer Rèsh Laqish[24] en nous disant que Job a vécu à l'époque d'Abraham - valeur historique - mais qu'il n'a point connu les épreuves rapportées à son sujet. Il y a donc simultanéité de la réalité et de la fiction. Ou, pour reprendre une phrase d'André Néher : "L'Enseignement donné par le drame de Job a donc des racines historiques, mais qui sont dépassées, transcendées. Inversement, le drame de Job n'est pas uniquement symbolique, parabolique, il est aussi historique"[25].
C'est peut-être ainsi qu'il faut également entendre, comme nous le disions plus haut, la phrase de Rabbi Yehoudah : "Emèth Mashal haya". Soit, en ajoutant un "vav" conjonctif : "Emèth ou-Mashal haya" - "C'était à la fois vérité et fiction". Soit en reliant les deux termes par un trait d'union : "Emèth - Mashal haya".
[1]. A. Néher, L'Existence Juive, p. 6O.
[2]. II Sam. 12, 1-3.
[3]. Nous avons vu plus haut que ce critère a été utilisé également à propos du mariage d'Osée.
[4]. C'est-à-dire le "législateur".
[5]. Cf. Beréshit Rabba, 57,3 et Baba Batra, 15b. Il faut noter que dans le premier ouvrage cité, ces hypothèses sont présentées dans l'ordre chronologique, tandis que le second ne suit pas d'ordre défini.
[6]. Beréshit Rabba, 57,3, vers la fin du paragraphe.
[7]. Il nous a été impossible de déterminer si Rachi rapportait un texte midrashique ou s'il formulait un avis personnel.
[8]. Il est d'usage de déchirer un côté de son habit à l'annonce du décès d'un parent. Cette pratique comme celle de la bénédiction a été apprise de Job qui avait effectivement accompli ce geste et dit la bénédiction ( Cf. Job, 1, 20-21 et Mo'èd Qatan, 20b ).
[9]. Après son rétablissement, Job a vécu 140 ans. Or, le texte dit (Job, 42,10) que "D.eu lui a tout doublé". Donc, ses années aussi ont été doublées. Il en résulte qu'il a vécu jusqu'au rétablissement, soixante-dix ans, soit au total, 210 ans.
[10]. Zohar II, 33a.
[11]. Lév. 32, 10.
[12]. A l'époque de Rabbi Akiba au 1er siècle. Cf. Midrash Elléh Ezkera et l'élégie du 9 Av du même nom.
[13]. Gen. 22,21.
[14]. Job, 2, 5-6.
[15]. Ez. 14, 13-20.
[16]. Nous verrons plus loin que Ségal, E. Kauffman et d'autres pensent que ce Daniël cité par le Prophète Ezéchiel est différent du Daniël biblique.
[17]. Chabbat 13b.
[18]. Chabbat 30b.
[19]. 4ème génération des Tannaïm, deuxième siècle.
[20]. Aboth de Rabbi Nathan, Ch. I , par. 4.
[21]. Guide des Egarés, III, 22.
[22]. Cf. aussi Ez. 28, 3. Précisons que "Daniël" mentionné dans Ezéchiel est écrit sans "yod".
[23]. Il est en effet difficile d'affirmer ou de nier que notre Daniël fût celui dont parle Ezéchiel. Car à l'époque où Ezéchiel parle, Daniël devait avoir environ trente ans. Etait-il déjà célèbre à cet âge par sa piété, sa science et sa droiture ? Réponse plutôt difficile ! Cf. Ségal, III Mevo Hamiqra, p. 741, et E. Kauffman, Toldoth HaEmouna HaIsreélite, Vol. II, Livre II, p. 619.
[24]. Genèse Rabba, 57,3.
[25]. Cours sur Job fait à l'Institut d'Hébreu de Strasbourg, en 1968-69.