Cet ouvrage se propose d'étudier un certain nombre de Mitzvot et de récits bibliques dont la réalisation pour les unes, l'existence des faits ou des personnages pour les autres, ont suscité et suscitent encore de nombreuses controverses.
En effet, pour le premier groupe, celui des Mitzvot, la conception admise du terme Mitzva est celle d'un acte à réaliser, à mettre en pratique - d'une façon ou d'une autre - ou au contraire, un acte à éviter. C'est, en termes rabbiniques, la Mitzvat 'asséh ou commandement positif, et la Mitzvat lo ta'asséh, ou commandement négatif, les verbes 'asséh et lo ta'asséh ayant le sens de faire, agir, pratiquer, observer, entreprendre. Or, ce qui, à première vue, peut sembler un cas général, ne l'est pas en réalité.
Il existe, en effet, trois Mitzvot à propos desquelles les Sages du Talmud affirment qu'elles n'ont jamais été réalisées et qu'elles ne le seront jamais (Sanh. 71a).
Ces trois cas qui seront traités en détail dans notre étude, sont :
1. Le fils dévoyé et rebelle que ses parents traînent devant les juges et font condamner à mort (Deut. 21, 18-21).
2. La lèpre des maisons, considérée par la plupart des Maîtres, comme un fait extraordinaire et surnaturel, et à cause de laquelle une maison peut être détruite (Lév. 14, 33-54).
3. La ville égarée et condamnée pour idolâtrie et dont les habitants sont mis à mort (Deut. 13, 13-19).
On peut se demander à juste raison, d'une part, sur quoi se fondent les Maîtres du Talmud pour avancer une telle affirmation, et, d'autre part, pourquoi la Torah se préoccupe-t-elle de cas qu'elle sait par avance ne jamais voir se réaliser.
D'ores et déjà, et au risque de mettre la charrue devant les boeufs, nous donnons la réponse que proposent ces Maîtres à ces questions : "cherche, tu seras récompensé!" (Sanh.71a).
Voilà leur réponse livrée comme à contre-coeur, et elle-même source d'une foule de questions. "CHERCHE !" .
Cependant, comme à leur habitude, les Maîtres du Talmud ne se sont pas contentés de donner un conseil, ils l'ont eux-mêmes suivi, à leur manière, c'est-à-dire en rassemblant les éléments de recherche et en nous les transmettant. Nous avons essayé d'utiliser ces éléments pour comprendre le problème. Et, nous devons le dire, cette recherche a été une réelle récompense.
Le deuxième groupe est celui des récits rapportés, non plus comme pour les Mitzvot, dans les Cinq Livres de Moïse, mais dans les Prophètes et les Hagiographes.
Il s'agit, en effet, et en premier lieu, d'une page, d'une vie si exceptionnelle et d'un réalisme si frappant qu'il est difficile d'affirmer avec certitude que l'événement n'a pas existé et que ce n'est qu'une simple allégorie comme on en trouve tant dans la Bible, et, particulièrement, dans le Livre du Prophète Ezéchiel. C'est d'ailleurs d'un texte de ce prophète qu'il est question. Plus précisément du chapitre 37, du verset 1 au verset 14, rapportant la célèbre vision des Ossements Desséchés qui, sur l'ordre de D.eu, se sont rassemblés pour former des corps et reprendre vie.
A propos de cette vision, le Talmud rapporte les avis des différents Maîtres dont l'un, Rabbi Yehoudah, affirme de manière peu claire : "Emèt Mashal haya" (B.B.15a) que nous traduisons provisoirement mot à mot : "Réalité[1]. Parabole était". Ces deux mots REALITE et PARABOLE posent le problème que nous aurons à traiter : la vision des ossements desséchés est-elle une scène de résurrection réelle à laquelle le prophète aurait assisté, ou seulement une parabole utilisée par lui pour mieux frapper l'imagination de ses auditeurs. Ou peut-être n'est-elle qu'une vision prophétique rapportée par Ezéchiel ?
Le deuxième récit est celui du mariage du prophète Osée fils de Beéri, relaté aux chapitres 1 et 3 du livre qui porte son nom. Ce mariage n'aurait rien d'extraordinaire si l'ordre de l'Eternel n'était assorti d'une précision pour le moins étonnante, car contraire à la morale juive. En effet, le Seigneur dit à Osée : "Va, unis-toi à une femme prostituée (Osée. 1, 2) ; et, plus loin, au chapitre 3, v. 1 : "Va ! Aime une femme aimée d'un amant et adultère !". Bien sûr, l'explication d'un mariage pareil est donné par D.eu Lui-même lorsque, pour motiver ces ordres, il ajoute : "... car ce pays se prostitue vraiment en délaissant l'Eternel" (Os. 1, 2) ; ou encore, "...tout comme D.eu aime les Enfants d'Israël, tandis qu'ils se tournent, eux, vers des dieux étrangers" (Os. 3, 1).
Comment comprendre cependant, si le mariage a eu lieu réellement, que D.eu ait pu donner un ordre si immoral au regard de la Morale juive ?
Si, dans la 'Aqéda - le Sacrifice d'Isaac - nous sommes avertis qu'il ne s'agit que d'une épreuve, et par conséquent, le choc est atténué malgré la cruauté et l'immoralité de l'ordre, ici, le doute nous saisit constamment : Osée, a-t-il épousé cette femme ? Etait-ce un acte réel ou seulement une simple allégorie destinée à faire comprendre à l'épouse-Israël jusqu'où est allée son infidélité envers l'Epoux-D.eu ?
Enfin, le troisième récit, tiré du troisième volume de la Bible - Les Hagiographes - a trait au personnage de Job.
Ce dernier, est-il un personnage historique, donc ayant existé et ayant subi les souffrances décrites dans le livre qui porte ce titre, comme l'affirment la plupart de nos Maîtres, ou n'est-il qu'un MASHAL, une PARABOLE utilisée par l'auteur de ce livre comme prétexte à un débat philosophico-théologique ?
Nous essaierons dans cette étude de préciser pourquoi, selon les Maîtres du Talmud, les trois Mitzvot précitées échappent à la définition courante de la Mitzva et constituent une catégorie de Mitzvot dont le rôle est d'ordre purement théorique. Ou, si l'on veut, pourquoi ces ordonnances sont seulement "leçon", alors qu'habituellement la Mitzva est en même temps "acte" et "leçon" .
Empressons-nous cependant de dire que tout le monde n'est pas de cet avis, puisque nous trouvons certains Maîtres qui affirment que ces cas ont réellement existé et les ordonnances et les sentences exécutées.
Nous essaierons également, en suivant le conseil du Talmud "Derosh - cherche, étudie"- de souligner les incidences de ces Mitzvot sur l'ensemble du peuple juif et des rapports de celui-ci avec son Créateur, et de dégager, si possible, le lien qui pourrait exister entre les Mitzvot elles-mêmes.
Quant aux récits, nous essaierons, après avoir posé le problème de la Prophétie, ou plus exactement celui des visions prophétiques et des actes des prophètes vu sous l'angle double de la réalité et de l'allégorie, de les situer par rapport à cet angle et de dégager ce qu'il pourrait y avoir entre eux de commun.
Nous nous
proposons enfin, en épilogue, d'essayer d'établir le lien qui pourrait exister
entre le premier groupe, celui des Mitzvot, et le deuxième groupe, celui des
récits, et entre les éléments de chacun des deux groupes.
[1]. Emèth veut dire aussi "vérité" .