La communauté juive de Bordeaux

LA SYNAGOGUE DE BORDEAUX

Notice historique et architecturale

« Ce qui est à louer sans réserve dans cette œuvre, c'est la convenance, la proportion de la grande nef et de ses galeries traditionnelles, l'adaptation aux exigences du culte et le caractère particulier d'un édifice pour lequel il n'y a guère de modèles classiques. » On ne peut que souscrire à cet éloge de la synagogue de Bordeaux par un architecte parisien Jean-Louis Pascal (L'Architecture, 14 mars 1891). C’est une des plus grandes de France, sa nef offrant une profondeur de 36 mètres sur 26 de largeur. Elle est aussi remarquable par l’organisation interne, l’espace se trouvant organisé autour de la teba (estrade de lecture), selon la tradition ancestrale respectée par les Juifs d’Aquitaine, quand les Juifs de la France de l’Est adoptait des plans plus proches des églises. Enfin, elle offre un caractère typique des synagogues consistoriales françaises tiraillées entre le désir d’intégration, qui explique le recours à des formes imitées des églises, et le souci de préservation et d’affirmation d’une identité que l’on crut alors pouvoir exprimer par des motifs orientalistes ; quelque soit son degré d’assimilation, le judaïsme demeurant, en effet, dans la société française, porteur d’une forte dimension d’étrangeté. Ainsi se comprend l’éclectisme de cet édifice méconnu.

Cette synagogue, inaugurée le 5 septembre 1882 (selon le calendrier hébraïque 21 Eloul 5642), venait remplacer la synagogue de la rue Causserouge incendiée le 27 juin 1873. Cette dernière, construite par l’architecte Arnaud Corcelles en 1812, se trouvait donc en plein quartier juif, puisque c’est là que depuis le XVIIIe siècle s’étaient concentrées les familles juives. Il fut immédiatement décidé de reconstruire une autre synagogue, mais sur un autre site, la parcelle de terrain étant très étroite et la rue Causserouge sans prestige. L’architecte municipal André Burguet (1821-1879) fut chargé du projet et la Ville attribua un terrain sur les fossés de l’Hôtel de Ville (actuel cours Victor-Hugo) à l’endroit où se trouve maintenant le Musée d’Aquitaine. Toutefois, comme sur le même terrain était prévue une université (de plus entre temps le maire avait changé), il apparut très vite impossible d’y placer aussi la synagogue. On demanda à la communauté d’accepter de construire sur un autre terrain, rue Labirat. Ainsi, après avoir failli s’élever sur un cours, la synagogue rentra dans les petites rues de l’ancien quartier juif… L’architecte cependant utilisa la rue Honoré-Teissier pour donner une perspective à sa façade monumentale.

Burguet avait prévu une construction en style romano-byzantin dans le goût de l’époque et de la région, diffusé par Paul Abbadie.  Il envisageait de reprendre aussi des éléments de la façade de la synagogue de la rue Causserouge ; en revanche, le Consistoire de Bordeaux refusait sa proposition de tours, une synagogue n’ayant nul besoin de clochers. Son successeur, Charles Durand (1824-1891) reprend le projet en l’orientalisant, mais en conservant le parti des deux tours qui suscitèrent toujours les réticences de la communauté. Le projet définitif donné en 1880 est achevé à l’automne 1882 : la synagogue est inaugurée pour les fêtes de Tichri (Nouvel An, Yom Kippour).

La façade

Celle-ci se caractérise par une dispositon qui se rencontre dans de nombreuses synagogues de la seconde moitié du XIXe siècle, de la France à la Pologne ou à la Slovaquie, en passant par l’Allemagne : un haut pignon couronné par les tables de la Loi et enserré par deux tours. Au plan stylistique, l’architecte use d’un éclectisme où l’art médiéval se mêle aux références orientales : on remarque d'une part, trois portails en arcs brisés et à voussures sculptées dont les tympans sont occupés par des motifs symboliques comme des palmes à godrons, motif provenant de l'ancienne synagogue et une menora (chandelier à sept branches), d'autre part, le pignon souligné par des séries d'arceaux, et enfin, des baies qui marquent le niveau des tribunes intérieures. Ces baies sont intéressantes : géminées ou en triplets, elles offrent des arcs outrepassés et des colonnettes agrémentées de boules, et sont coiffées d'un ou de trois oculi selon une disposition typiquement orientale, fréquente dans les  mosquées du Caire, en particulier celles du sultan Hassan et de Kaït-Bey, qu’un architecte marseillais Pascal Coste avait fait connaître dès 1837.

Durand avait prévu de couronner les tours de bulbes octogonaux, ce qui aurait équilibré les proportions des tours et donné plus de hauteur à l’ensemble dans le paysage : on comprend que l’architecte ait voulu signaler sa synagogue reléguée dans un ruelle… Mais la communauté ne désarmait pas contre les « clochers », aussi prétexta-t-elle un manque de fonds pour refuser d’achever les tours qui sont demeurées en l’état, tronquées… Sans doute est-ce regrettable, car les tours paraissent en effet raccourcies.

L’espace intérieur

Une fois le porche franchi, on se trouve dans un vestibule, dont la mosaïque rappelle l’année de l’inauguration (1882) et qui dessert les escaliers d’accès aux tribunes réservées aux femmes, qui ne participent pas au culte dans le judaïsme traditionnel. Des portes vitrées mènent dans la salle de culte, partie la plus réussie de cette synagogue.

Durand avait à couvrir un espace très large : il eut recours à une structure métallique d’un dessin original, montrant une approche rationaliste digne de Viollet-le-Duc, tout en donnant aux nervures un effet orientaliste. La nef est donc scandée de sept travées, marquée par six colonnes de pierre qui supportent les tribunes et sont surmontées de colonnettes métalliques. Ces dernières soutiennent les fermes des sept berceaux prolongés par deux petits berceaux latéraux : la structure est  donc en fer avec remplissage des voûtains en briques creuses. L'effet produit, en raison du volume de la salle qui a de belles proportions et du jeu des nervures successives, est assez grandiose: il se voit renforcé par des peintures soulignant la structure et par l'ornementation des arcs-diaphragmes en encorbellement entre lesquels sont lancés les grands arcs. Pourtant, l’emploi du fer avait suscité quelques réticences de la part de membres  de la communauté qui ne le jugeait pas assez « monumental ».

La décoration

Structure et décoration de détail évoquent l'Orient : des arcs outrepassés, des arcatures polylobées, des arcs brisés surbaissés, des colonnettes peintes en rouge, des arabesques incisées dans la pierre, etc. sont de motifs empruntés aussi bien à l’art mauresque et à l’Egypte qu’à la Perse ou à l'Inde musulmane...

Un motif décoratif mérite d'être signalé: la synagogue de Bordeaux est la première en France à utiliser aussi abondamment le maguen David, l'étoile à six pointes; on la trouve sur le sol, dans des vitraux, sculptée à la base de certains arcs ; placée également au tympan central et sous les tables de la Loi, prévue enfin sur les paratonnerres des bulbes non réalisés, elle reçoit donc une fonction privilégiée ; certes, elle a encore essentiellement valeur décorative plus que réellement symbolique, mais le processus de promotion de ce nouveau symbole juif, que l'influence allemande et le sionisme vont accélérer, est bien en cours à Bordeaux, cas très rare alors dans le cadre français.

L’arche sainte

Placée dans une niche en abside, derrière un lourd rideau de velours (parohet) qui rappelle celui qui séparait le Saint du Saint des Saints dans la Tente du  rendez-vous dans le désert puis dans le Temple de Salomon, l’arche sainte renferme les rouleaux de la Loi (Tora) : c’est le lieu saint de la synagogue, en raison de la présence de la parole divine, signalée aussi par une lampe perpétuelle en suspension. Rappelons que l’espace de la synagogue n’est pas sacré, le judaïsme ne donnant un caractère saint qu’au temps et considérant que l’espace de culte tient à la présence de dix hommes (minyan) et non à la construction.

Deux colonnes soutiennent l’arc sous lequel est placée l’arche : leur chapiteaux dorés accentuent la référence aux deux colonnes de bronze, fondues par Hiram pour Salomon, qui se trouvait à l’entrée du Temple de Jérusalem. Ici elles sont en fonte bronzée et ont été offertes par un fidèle, Alexandre Léon.

L’arche sainte de Durand, tout en reprenant la silhouette de celle de Corcelles, est originale aussi par son symbolisme ; elle a l’allure d’un temple miniature et expose, à travers divers symboles et nombres, les valeurs du judaïsme : dix panneaux cintrés renvoient évidemment aux dix commandements, les douze ronds aux douze tribus. Au centre, un carré comporte douze pierres colorées : il s’agit d’une représentation du pectoral du Grand Prêtre Aaron, tel qu’il est décrit dans l’Exode. Le grand prêtre portait sur sa poitrine cette plaque avec des pierres précieuses sur lesquelles étaient inscrits les noms des douze fils de Jacob : ainsi, quand il pénétrait dans le Saint des Saints incarnait-il tout le peuple d’Israël. A l’intérieur, douze alvéoles accueillent les rouleaux.

La teba (estrade de lecture)

C’est là que l’officiant et tous les membres de la communauté qui viennent officier, c’est-à-dire lire les textes sacrés, se placent, avec les fidèles autour d’eux. Cette centralité a une valeur symbolique, puisqu’elle reprend la disposition du peuple d’Israël rassemblé autour du mont Sinaï au moment où Moïse y reçut la Tora. Elle est précédée d’un grand chandelier à sept branches, en bois peint, qui rappelle la menora, sans la copier (ce qui est interdit, comme la musique instrumentale, depuis la destruction du Temple), en effet, les lampes ne sont pas disposées horizontalement comme dans le chandelier antique, mais en pyramide. La teba est placée plus bas que l’arche sainte à laquelle on accède par une série de degrés, selon la tradition fondée sur le psaume 120, « Des profondeurs… ».

Les frais de constructions de la synagogue et de ses dépendances, en particulier la maison consistoriale sur la rue Sainte-Catherine, s’élevèrent à 662 350 francs et furent couverts par les dommages et la vente des terrains de la rue Causserouge, par des souscriptions (des Juifs de Bordeaux, des Bordelais de Paris, dont les célèbres Péreire, Osiris, mais aussi des Rothschild) et une subvention de l’Etat de 20 000 francs ; les terrains de l’ancien hôtel Béchade avaient été concédés par la Ville.

Le grand rabbin de France, Lazard Isidore, vint à Bordeaux, avec le rabbin de Toulouse, Oury, pour l’inauguration ; le grand rabbin de Bordeaux était  alors Simon Lévy. Le Conseil municipal était satisfait et jugeait opportun l’affirmation d’une tolérance que l’antisémitisme allait bientôt remettre en cause. Un adjoint au maire écrivait cette année-là : « Pendant que l'Allemagne et la Russie impériale persécutent les Israélites comme aux beaux temps du Moyen Age, la France républicaine leur fait une large place au soleil, et leur applique ces principes sympathiques qu'elle a eu la gloire de proclamer il y a près d'un siècle. »

Durant l’Occupation (le souvenir des nombreuses victimes juives est rappelé par les longues listes des plaques disposées sur le parvis), la synagogue fut profanée, vit son mobilier dévasté, puis elle servit de prison aux déportés. Elle fut restaurée après la guerre et le mobilier put être restitué grâce aux plans de Durand conservés et au souvenir des fidèles.

Cet édifice de grande qualité, fleuron du patrimoine juif français, a été classé Monument Historique par arrêté du 20 juillet 1998.

D. Jarrassé

 

Quelques photos de la région de Bordeaux.

Bayonne: cimetière juif
Bayonne, synagogue (1831)

Toutes les photos sont copyright ZAPA Bordeaux Richard Zeboulon

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